Du droit au traitement de la fiction en littérature

4 septembre 2007
par Sasa

Pendant trois semaines de ouacances provençales, j’ai eu le délice de pouvoir lire quasiment tous les jours mon Libé à l’heure du petit déj en croquant des tartines de beurre salé. Et par là même de prendre donc 4 kilos pour mon 8ème mois de grossesse …. Argh, où s’arrêtera-t-elle ? Je crois que je vais arrêter la presse, ou le beurre ?

Petit aparté, j’ai eu l’occasion de découvrir à cette occasion que mon bien aimé frère lisait non seulement l’Equipe (ce que je peux à la rigueur admettre), mais aussi LE FIGARO. Non mais sans déc’, le Fig’, un entrisme intolérable ! A 23 ans ! J’étais aterrée. Je lui ai fait savoir qu’il était impensable que dans le giron familial de telles pratiques se développent. Il m’a bien envoyé paître le petit salopiot (le respect des ainés, vaste fumisterie), me taxant d’intolérance et de dogmatisme. MOI, intolérante et dogmatique, alors que je suis l’ouverture et la tolérance faite femme …. (comment ça je suis pas crédible ?)

Tout ça pour dire que j’ai dépiauté avec grand intérêt tout ce qui concernait la rentrée littéraire, histoire de voir ce que je pourrais me mettre de croustillant sous la dent dans les mois à venir. Pour la faire courte, globalement, c’est pas jobard. Grâce à Thomas H., que je remercie, j’ai même pu lire en avant-première le dernier opus de Catherine Breillat, Bad Love. J’aime beaucoup les films de Breillat (Romance, A ma soeur en particulier), et j’étais curieuse de la lire. Las, pour le coup, j’aurais pu passer deux heures à faire autre chose, c’est une vaste (mais courte) daube. De ce que j’ai lu depuis, je ne suis apparamment pas la seule à le penser. Très mal écrit, ou alors elle a juste demandé à Léo Scheer d’imprimer le scénario, ce qui est un peu limite (heureusement que j’ai pas payé pour lire, ça m’aurait mis de fort mauvaise humeur). L’histoire – d’amour qui finit mal – est cousue de fil blanc, sans queue ni tête (soit dit en passant, ça manque même un peu de queue à mon goût), avec un traiment psychologique au ras des paquêrettes. Ca se finit abruptement, dans la violence, comme souvent chez Breillat, ce qui laisse donc un arrière-goût de déjà-vu. Sans compter que ça rappellera sans doute à beaucoup un certain fait divers célèbre, j’en dis pas plus au cas où certains le liraient.

J’ai vu dans une autre saine lecture (Voirie ou Public, me souviens plus) que le bouquin était en cours d’adaptation par Breillat, avec dans les rôles principaux Naomi Campbell et Christophe Rocancourt. Compte tenu du faible professionnalisme de ces deux là dans le métier d’acteur, autant dire que je suis un peu inquiète quant à la qualité du film.

Surtout, au cours de l’été, j’ai pu suivre de près la polémique littéraire entre Camille Laurens et Marie Darrieussecq, au sujet du roman que cette dernière sort, Tom est mort. Pour faire une synthèse rapide de l’affaire, Laurens reproche (mais n’a pas attaqué juridiquement pour l’instant) à Darrieussecq d’avoir pompé (elle parle de plagiat psychique, formulation non légale) un roman qu’elle a publiée (chez le même éditeur POL) il y a plus de 10 ans, Philippe, et qui traitait de la mort de son fils. Elle publie une tribune agressive de La Revue littéraire “Marie Darrieussecq ou le syndrome du coucou“, où elle étaye l’accusation qu’elle porte, mais elle s’est déjà largement répandu dans la presse (Le Monde, Libération, ont publié des articles approfondis, et il y a eu un certain nombre de posts sur des blogs spécialisés, comme Fluctuat et la République des livres).

Sur le plan littéraire, je préfère largement Laurens (mais n’ai pas lu Philippe, et dans la mesure où il s’agit de la mort d’un enfant à sa naissance suite à une négligence gynécologique, je pense que je vais m’abstenir pour le moment) à Darrieussecq (Truismes et Naissance des fantômes me sont tous les deux tombés des mains en moins de 50 pages, je n’ai pas récidivé depuis). Mais sur le plan polémique, Laurens a beaucoup baissé dans mon estime. Et dans ces cas là, on se dit que quand on aime un auteur, on préférerait bien souvent en savoir le moins possible sur ce qu’ils sont comme individus.

Je ne me place pas sur le plan du plagiat au sens brut (phrases copiées / collées, style imité). Si ce point doit être traité, c’est par la justice. Encore que je doute que Darrieussecq ait pu commettre une telle naiveté, dans la mesure où elle connaît le livre, a exprimé son admiration dans des revues à l’époque de sa sortie, et avait choisi d’être éditée par le même éditeur que Laurens (POL), suite à cette découverte.

Non, ce qui me gène (et me choque), c’est cette appellation de “plagiat psychique”, au travers duquel Laurens reproche à Darrieussecq d’avoir écrit sur le sujet de la mort d’un enfant sans avoir vécu cette expérience traumatisante elle-même. Et donc d’avoir vampirisé sa douleur pour en faire un élément de traitement littéraire. Comme a répondu l’éditeur POL dans Libé (qui a pris le parti de Darrieussecq et choisi de ne plus travailler avec Laurens), “on assiste à cette perversion : on ajoute à la puissance de la littérature la légitimité du vécu. Prise entre l’authentique absolu de la poésie et l’authentifiable de l’autofiction, la fiction est mal partie.” Laurens, connue effectivement pour pratiquer (avec talent) l’auto-fiction, piège complètement le débat en le situant sur le plan de l’expérience.

Tu ne peux pas décrire / produire une fiction à partir d’émotions, d’expériences, que tu n’as pas vécu, tel serait l’adage contemporain. Et donc que fait l’écrivain depuis 2.500 ans ??? Je suis la première à être incapable d’écrire de manière fictionnelle sur des choses qui ne me touchent pas, que je n’ai pas vécu, de près ou de loin. Et c’est sans doute pour cela que je ne serais jamais un écrivain, tout juste je peux être une chroniqueuse, de ma propre vie. Mais justement, le talent littéraire, n’est ce pas de traiter d’émotions, de sentiments humains en les imaginant ? Et pourtant, le roman français contemporain nous arrose de ces auto-fictions, ces tournages autour du nombril plus ou moins complaisants. Dans le cas de Laurens, comme il s’agit en plus d’un sujet particulièrement douloureux (la perte d’un enfant), toute répartie est délicate, sujette à caution. Petite anecdote en passant, Darrieussecq a fait sa thèse à l’ENS… sur l’autofiction (Moments critiques dans l’autobiographie contemporaine, l’ironie tragique et l’autofiction chez Serge Doubrovsky, Hervé Guibert, Michel Leiris et Georges Perec, Université Paris VII, 1997)…..

Je ne lirais donc plus Laurens. M’a gonflée. Bon, du coup, je vais lire quoi moi pour cette rentrée littéraire ?

4 Réponses En laisser une →
  1. septembre 4, 2007

    Plagiat psychique ? Ouah, y’en a qui sont pas bien dans leur tête quand même !
    Et Pingeot, elle a fait du plagiat psychique sur son histoire d’infanticide ? tu as du voir ça dans Voiçaï aussi !

  2. septembre 4, 2007

    Oué j’ai lu aussi des trucs à propos de Pingeot. Ca m’a l’air effectivement dans la même veine.

  3. Raymond le Cochon permalien
    septembre 5, 2007

    Ben quoi ?
    Je lis bien Libé tous les jours moi…
    SOLIDARITÉ AVEC TON FRANGIN
    Nice to have you back
    Bizz
    Ray

  4. septembre 30, 2007

    Chère Sasa, je me permets de vous recommander de lire le texte de Camille Laurens qui est en téléchargement gratuit sur notre site, vous verrez qu’il est très différent de ce qu’on en a retenu dans la polémique mediatique.

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