13 petites heures rien qu’à moi

« RER A bienvenue en enfer ». Ce titre d’un article de Libération m’a fait frissonner. Et me rappelle systématiquement pourquoi je ne vis plus à Paris, même si j’adore cette ville par ailleurs.

De 2001 à 2003, j’ai vécu à Paris. Plus exactement, j’habitais avec l’Epoux rue des Pyrénées, dans le XXème, métro Gambetta, et tous les jours je me rendais à la Feurme, sisse à l’époque … à Rueil Malmaison. Soit quasiment deux heures de trajet par jour, ligne 3 + RER A, pour traverser tout Paris et rejoindre ce quartier d’affaires de Rueil 2000 sans âme. Rien que de lire l’article de Libé, je me suis prise une bouffée de stress, me rappelant les rames bondées, la chaleur et la transpiration à 8 heures, la promiscuité, et le trajet en lui-même, interminable, surtout le soir, quand tu pars du bureau à 20 heures, et que tu sais que tu ne seras pas chez toi avant 21 heures. Ah ça je bouquinais dans les transports, surtout avoir les yeux et la tête bien occupés pour ne pas se laisser dévorer par ces regards mornes et vides, veaux et moutons partant à l’abattoir matin et soir, regards qui de toutes manières ne redoutent rien d’autre eux-mêmes que de croiser le vôtre, au cas où il s’agirait de partager un peu d’humanité.

A cela s’ajoutaient mes déplacements réguliers, dans le reste de la France et à l’étranger. Si Paris est la ville la mieux desservie de France, elle reste engorgée, de toutes parts. Combien de fois j’ai du partir à l’aube (ou avant), pour être certaine de ne pas manquer un avion à cause d’embouteillages, combien de fois j’ai attendu plus de 30 minutes avant de pouvoir prendre un taxi sur le parvis venteux d’une gare, parce que j’étais très chargée, et voulais éviter les marches du métro avec une valise, un ordinateur portable, mes dossiers … Des fois j’en pleurais de rage, de laisser autant de temps inutile, de vie entre parenthèses, dans ces tunnels, ces halls de gares et d’aéroports. Dès que le RER n’arrivait pas, ou bondé, laissant passer ainsi 3 ou 4 rames, j’étais au bord de l’implosion. Quand mon train ou avion avait du retard, j’étais prête à sauter à la gorge du premier préposé qui aurait croisé mon chemin, juste pour évacuer cette haine qui montait en moi, comme une bile toxique. Et je ne parle pas des périodes de grèves … A une époque, le marchand de journaux de la Gare de Lyon me saluait, et je connaissais les rotations des contrôleurs de certaines lignes de TGV, pauvres liens sociaux que j’avais réussi à tisser au fil de ce temps passé dans les transports.

En 2003, j’ai eu 25 ans ET fait une grosse déprime. La symbolique du quart de siècle, la vie et le temps qui filent, m’avaient collé un gros bourdon. J’avais égréné la morne litanie des heures d’une semaine type. Comment je remplissais les 168 heures d’une semaine. Le calcul le plus déprimant qui soit (hormis celui des impôts et de son salaire réel ramené à l’heure effective de travail, que je ne recommande pas en période d’abattement / manque de motivation au travail). Les heures passées au bureau ou à travailler, chez le client ou chez soi, le soir avec l’ordinateur sur les genoux (55 h en moyenne). Les heures passées à me déplacer d’un lieu à l’autre (10 h sans déplacements hors de Paris, 20 h le plus souvent). Les heures passées à dormir (6 h en semaine, 11 h le WE, ça nous fait 52 h). Les heures passées à se nourrir (14 h), et les heures passée à se laver, nettoyer (7 h). Les heures passées à l’intendance, les courses, le ménage, les factures (7 h). Voilà, 155 heures d’occupées. Restaient donc 13 malheureuses petites heures pour le reste. Rêver, rencontrer ses amis, baiser, aimer, ne rien faire, lire, aller au ciné, regarder la télé, débattre, écrire à sa grand-mère, traîner chez les bouquinistes, faire les boutiques, appeller ses parents et ses amis éloignés …. Bien sûr, tu pouvais toujours associer quelques activités. Manger avec des amis. Rêver au travail. Baiser dans le métro. Passer des coups de fils en faisant le ménage. Lire dans le bain. Mais ça ne me consolait guère, ces 13 petites heures qui m’étaient accordées par le chronomètre de ma vie, je les trouvais terriblement insuffisantes.

L’Epoux, à la faveur de la revente de l’entreprise ouèbe où il travaillait, m’a proposé de quitter Paris. En août 2003, c’était fait, les vieux tombaient comme des mouches, et nous, nous décollions du papier peint par 40° dans l’appartement que nous avions acheté à Lyon, près de trois fois la surface de ce que à quoi nous aurions pu pretendre à Paris. 115 m². C’est une décision que je ne regrette pas un instant. Oui, la vie culturelle n’est pas la même (mais pour ce que je pouvais en profiter). Oui, les restaus sont moins nombreux, ferment plus tôt (mais on a pas besoin de réserver 3 jours à l’avance, et le service est courtois). Pareil pour les bars sympas. Mais le matin, je prends le métro, au pied de mon immeuble, le trajet dure 7 minutes, je monte 2 escalators et 29 étages plus tard, je suis arrivée. Je prends un vélo, 15 minutes. De 10 heures, je suis passée à 2 h 30 hebdomadaires consacrées à mes chers transports. Certes je lis moins, mais je vis beaucoup mieux.

Alors je compatis à la lecture de cet article, ceux qui n’ont pas d’autre choix que d’encaisser les transhumances quotidiennes entre Paris et sa banlieue ou l’inverse. Régulièrement, quand je reviens à Paris et me rends à La Défense, le trajet entre la gare de Lyon et le parvis est là pour rappeller ce que j’ai laissé derrière moi et pourquoi. Et à ceux qui tiennent à me prouver par A + B que Paris, c’est tout de même magique, je leur rappelle à leur bon souvenir le cahier des charges pour que Paris soit « vivable » (le logement dans Paris et l’emploi aussi, le temps de transport, et last but not least, le niveau de revenu qui te permet de ne pas vivre dans un clapier à poules au 7ème étage sans ascenseur). Ce qui n’est sans doute pas le lot commun du million de voyageurs qui se cogne le RER A au quotidien ….

17 réponses sur “13 petites heures rien qu’à moi”

  1. Ah oui la magie de Paris…
    Pour moi, le plus gros avantage du chômage (ou de la pige), c’est de ne plus avoir à subir ces presque 3 heures de transport par jour… L’envie de rentrer chez soi à 20h mais le découragement face au temps que ça va prendre, je connais ! Idem pour les kilomètres de lecture 🙂
    J’ai grandi en banlieue parisienne, je ne connais rien d’autre, et professionnellement pour moi tout se passe là… Mais quand je lis ton texte, j’ai des envies d’ailleurs !

  2. Merci mille fois pour cet article !

    Ton écriture est toujours très agréable mais ce billet a à mon goût ce petit truc en plus que je ne saurais expliquer, une odeur de réel, comme une madeleine de Proust version "la madeleine était rassie".

    Je vais avoir 25 ans, dans quelques semaines, vis à Paris depuis un peu plus d’une année, n’ai d’autre choix que d’emprunter les transports en commun pour – comme toi – traverser Paris, chaque jour, inlassablement, Ipod sur les oreilles, cartable sur les genoux, visage le plus proche possible des fenêtres.
    Et à l’aube de mes 25 ans, je n’aspire plus qu’à une chose, quitter Paris avant d’y péter un plomb.

    Klapisch et consors peuvent bien l’idéaliser, Paris n’est plus qu’une ville de bobos. Les petites gens en sont exclues, condamnées à avaler des kilomètres de RER. Ils n’ont aucune perspective d’acquisition d’un logement dans Paris intra-muros. Quant au charme des chambres de bonnes avec vue sur les toits de Paris, la baignoire qui sert de lavabo, machine à laver et d’évier couplée aux chiottes crados sur la pallier enlèvent tout de suite la dernière touche de glamour à cette réalité.

    Paris, c’est désormais une ville de bobo.

  3. Quand je suis chez mes parents: maison-Cergy pref:20 min en voiture/RER A Cergy pref-Vincennes:50 min/Vincennes-Bureau:10min… 1h30 de transport, quand le RER A est dans ses bons jours…

    Quand je suis chez mon copain: maison-Chatou Croissy:15min à pied/RER A Chatou-Vincennes:30min/Vincennes-Bureau:10min…55minutes…

    Le rer A est en général moins merdique sur la branche de St Germain que sur celle de Cergy et il y a également moins de passagers. (Je finis par croire qu’on privilégie une certaine catégorie de population, de toute façon à Cergy, il n’y a que des prolos, rien à voir avec St Germain en Laye….)

    Je connais cette haine qui nous prend dès qu’on se rend compte qu’au lieu d’1h30 on va probablement mettre 2h30 à rentrer chez soi… que nous reste t il quand on rentre à 22h?

    Je ne comprends pas comment il peut y avoir tous ces problèmes, sur le RER A, c’est presque sur un trajet sur deux et pourquoi n’y a t il pas plus de rames à deux étages??? En général je prends le train à Cergy pref à 8h, au plus tard 8h20, ce n’est que la troisième station et le train est déjà bondé!!!

    Je bosse depuis 3 mois, j’ai toujours vécu en région parisienne et je commence à me faire une raison… Avec un bouquin ou ma DS, je passe le temps…

    Ce qui me fait le plus mal au cul c’est de payer ma carte de transport chaque mois: 100euros pour "ça"?????

  4. Merci pour ce très joli texte – très joli, et très vrai.
    Paris je n’ai jamais eu l’occasion de la connaître comme ça au quotidien, habitant le 6ème – étudiante privilégiée que j’étais, tout était à deux pas. Mais j’ai eu l’occasion, comme tous ceux qui passent par Paris, de vivre aussi ces moments de haine, de stress et de dégoût des transports. Pareil pour Londres d’ailleurs où je trouve que c’est encore pire.

    Aujourd’hui à Dublin je fais tout à vélo (je suis allergique aux bus irlandais – ceux qui se plaignent des bus parisiens, vous n’avez assurément pas fait de tour dans les bus ici ;-)), et je me demande pourquoi je n’y avais pas songé à l’époque, c’est tellement plus simple et plus agréable.

    Et les grèves…ah, les grèves…gangraine française.
    Quand on est habitué à un pays où c’est extrêmement rare, on finit par maudire la France quand on en subit une alors qu’on fait un court passage "à la maison". Et quelque part, ca me rend triste de voir que de ce côté là, définitivement rien ne change.

  5. Bonjour,
    Je découvre ce blog par ce billet, et je me sens super concernée! Pas par le RER A, moi c’est la ligne 13… que je fais d’un bout à l’autre tous les matins et tous les soirs…
    C’est le calcul du temps qu’il me reste pour réver, comme tu dis, qui me fait flipper.
    Punaise, que de temps perdu, que de temps gaché!!!
    Grosse envie de déménager là, de rentrer dans ma province…

  6. Ahh le RER A, je le connais bien aussi, je l’ai emprunté pendant 2 ans pour bosser à Nanterre puis La Défense. Habitant le 13ème arr de Paris, j’avais aussi pas mal de temps de trajet avec cette fameuse "escale" à Chatelet, station que je hais au plus haut point…être écrasé, dans la chaleur avec les gros manteaux l’hiver, j’arrivais en sueur au boulot comme si j’avais fait le marathon, à 9h du mat’ c’est sympa…Puis ensuite j’ai eu la chance de trouver un boulot dans le beau 6ème arr donc j’ai à peine 15 min de bus ou au choix 25 min à pied de chez moi à mon boulot, quel plaisir !! Je sens par rapport à d’autres collègues qui passent leur vie dans les transports que je suis "privilégiée", quand j’annonce mon temps de trajet, tout le monde hallucine et je sais que c’est un réel confort de vie de pouvoir partir de chez sois à 9h15 et d’arriver au boulot à 9h30, je ne pourrai plus vivre ces heures de transport, j’aurai vraiment du mal…Du coup c’est sûr que moi je peux enfin apprécier pleinement vivre à Paris, mais bon, même quand j’étais étudiante avec ma chambre de bonne de 15m² et mes heures de transport, je n’aurai déménagé pour rien au monde, c’est comme ça, ma vie est ici et je ne la voit plus ailleurs, j’aime Paris passionnellement (et pourtant je suis originaire de la campagne mais c’est surement ce vide intersidéral de la campagne qui m’en a dégoûté à vie je pense….)

  7. Bravo pour ta prose. Je m’y reconnais parfaitement. Je suis provincial d’origine (Caen) et j’ai trouvé mon premier job en région parisienne (1h15 de voiture matin et soir pour effectuer 30 kms). J’ai choisi de rester à l’hôtel pour être sur de ne pas m’installer tellement je ressentais cette vie comme un cancer qui te ronge.
    Un an plus tard, je suis reparti sur Caen, ou j’ai pu vivre dans un appart sympa (puis une maison avec un vrai jardin et de la vrai pelouse dedans et même des vrais vaches en face 🙂 ).

    Bien sur, le salaire n’a pas suivi, bien sur, lorsque je me suis fait licencié, il a fallu que je crée ma propre boite pour avoir une chance de continuer à vivre ou je l’ai choisi mais malgré toutes ses difficultés (et on a pas rigolé tous les jours crois moi !!), chaque réunion parisienne me confirme que mon allergie à cette ville est tenace (sinon, Lyon est une ville qui m’a semblée fort sympatique également 🙂 )

  8. Brrrrrrrr, ça me fout les boules ton post. Le bourdon des villes, c’est moche.
    Dieu que je suis bien où je suis pour encore quelques temps.

  9. Lyon est seulement à 2h du centre Paris. C’est presque la proche banlieue !
    Avec une vie culturelle/gastronomique/nocturne bien plus développée que n’importe quel bled de Seine et Marne.

  10. @Biniou : tu n’embauches pas par hasard ?
    Quasi-caennais d’origine, caenais d’adoption (fac oblige), je n’aspire qu’à une chose :
    retrouver toutes ces petites pouffes qui n’aspirent qu’à "monter sur Paris parce qu’on s’fait chier ici", je serais même prêt à le leur pardonner 🙂

  11. @kalahaine : Je n’embauche pas dans l’immédiat mais si tu es développeur Java, fais moi signe, je serais intéressé avant longtemps.

    P.S. laloute, ça ne t’embête pas qu’on fess’bouc sur ton blog hein ??? 🙂

  12. @Sasa : merci mille fois, pour l’article, pour tes lecteurs, pour le fess’bouc like et sait-on jamais, pour les rencontres que l’on peut y faire.

    @Biniou : Je ne suis pas développeur Java mais développeur DotNet. J’ai cependant étudié Java en formation et connais la syntaxe C. Aurais-tu une adresse mail sur laquelle je pourrais prendre contact avec toi, j’aimerais, si tu le veux bien, te poser quelques questions sur la conjoncture informatique en région caennaise.

  13. Une des rares incursion sur ta page ouebe (en meme temps, ma presence actuelle en iran etant, les sites non censures sont rares ici :p ) pour finalement lire avec compassion ces lignes.
    Ma mie, ma blonde a moi, devrait sans doute y retrouver like a deja vu…
    biz

  14. tout à fait d’accord avec cet article ! J’habite à rueil et pour aller à Paris, je connais la galère… ça commence par le bus, qui fait du 10 à l’heure, se paye tous les feux et s’arrête à tous les arrêts, bondés bien sûr. Résultat: 30 à 40 minutes / Le trajet en voiture dure 8 minutes…
    Puis ce cher rer A qui pue, toujours blindé. Après en avoir laissé passer un, et en retard, je me suis jetée sur le suivant. Résultat: deux stations la joue collée à la vitre. Véridique. Je ne parle pas des retards, quand on a un partiel par exemple et qu’on rate une demi heure à cause de ce cher rer. Je ne parle pas des arrêts en plein tunnel, ni des rer qui restent arrêtés dix minutes à une gare…
    Partir, si on en a l’occasion… J’espère pouvoir le faire, quand j’aurai fini mes études 🙂 il y a une vie culturelle dans d’autres villes, avec moins de stress et moins de pollution. Et puis en fait, je rêve d’un petit village. Du vert, des champs.
    PS: 2 heures pour faire Lyon Paris. Je fais Rueil Paris gare de Lyon en une heure et quart… et le tgv, c’est bien plus agréable!

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