Le choeur des femmes (*)

(* Titre piqué au f-a-b-u-l-e-u-x dernier roman de Martin Winckler, 600 pages indispensables, que je viens de dévorer en 3 jours. Foncez mesdames – et messieurs aussi.)

Me voici donc revenue de 4 jours, trop courts, beaucoup trop courts, au pays de ma mère.

J’y retournais régulièrement, dans le cadre du travail, depuis 2004, après 13 ans sans y avoir mis les pieds (la décennie noire). J’y étais allé pour la dernière fois, enceinte, courant 2007. Depuis, j’étais impatiente de présenter son arrière petit fils à ma grand-mère. Les épousailles de ma cousine sont donc tombées à pic.

Cette fois-ci, n’ayant pas le paravent de mon activité professionnelle (l’emploi du temps charrette, les nuits en hôtel de lusque), je me suis retrouvée comme du temps de ma prime jeunesse.

Avec ma mère en chaperon. Qui a tout de même trouvé le moyen de me renvoyer me changer parce que ma robe était trop décolletée. « Je sors pas avec toi comme ça. » / « Et pourquoi ? » / « Parce que tu vas te faire emmerder, je veux pas que tu fasses emmerder. » / « Mais je les emmerde, ceux qui essaieront de m’emmerder, je suis une grande fille, je me laisse pas faire, je m’habille comme je veux. » / « Non je sors pas avec toi comme ça. » / « Ok, je vais mettre une étole, mais je suis pas d’accord, tu m’as pas élevée comme ça. On doit pas se laisser faire, on doit pas ployer. » / « Tu as raison, mais je veux pas que tu te fasses emmerder. Ils me font honte ». Et elle a raison sur un point, on s’est fait emmerder, même avec étole.

Avec ma soeur en vieille complice. L’une sur l’autre, à s’épouiller, se papouiller, s’asticoter. C’était bon ce retour en enfance. Responsables de rien, à se faire traîner d’un lieu à l’autre, se faire gaver comme une oie (vazy ma fille, reprend un gâteau, sont bons, c’est moi qui les ai fait), piailler, écouter toutes ces femmes parler, refaire le monde, raconter la même histoire de famille bien glauque pour la 28ème fois, juger les unes, condamner les autres, adouber certaines. Et nous au milieu, petites filles sages un peu lointaines (les cousines françaises, ça met forcément un peu de distance, cette mixité) mais source de curiosité.

Au milieu de toutes ces femmes. J’avais presque oublié ce que c’était, la vie à l’algérienne. Les hommes et les femmes, qui ne se croisent pas ou presque. Elles monopolisent l’espace intime, la maison. Les gars sont dehors, trouvent à s’occuper entre eux pour se donner l’air affairés, pendant qu’à l’intérieur elles s’étendent, se répandent, régentent leur monde. Le mariage de ma cousine n’a pas dérogé à la règle. Nous étions entre femmes (et les enfants, partout, qui courent dans nos jambes), pour voir défiler la mariée dans ses 7 tenues. Nous étions entre nous pour danser, pousser des youyous.

Pas de picole, pas d’hommes, pas de rapports de séduction sexués. Comme je le disais sur Twitter (cet autre lieu de la blogoshère que j’occupe de plus en plus), un sacré sevrage, un peu abrupt, auquel je ne m’étais pas préparée. J’ai survécu hein. Mais je suis contente de ne pas avoir à vivre de manière permanente dans ce pays auquel je suis pourtant très attachée. Je ne mesure que mieux quelle est l’étendue de ma liberté quand j’éprouve les limites de celles de mes cousines. Et de mes cousins. C’est notamment assez déstabilisant cet évitement entre les hommes et les femmes. Il ne faut pas regarder, désirer, et il ne faut pas donner à laisser voir. Parce que finalement il a beaucoup d’effets contre productifs. Ces préceptes créent de véritables tensions. Le moindre bout de peau dévoilé devient insoutenable, indécent (et pourtant, je me doute que par ailleurs le satellite doit relayer tout ce qu’il faut pour assouvir quelques pulsions latentes).

Si j’ai un peu de temps cette semaine, je publierais quelques photos. Pas du mariage, de mes cousines ou de ma famille, car je préfère respecter leur pudeur et leurs croyances, mais quelques unes d’Alger, de lieux que j’aime particulièrement ….

(et de moi en tenue traditionnelle, tout de même, si vous êtes sages.)

7 réponses sur “Le choeur des femmes (*)”

  1. C’est beau ce que tu racontes sur not’ pays Sasa… J’ai l’impression d’y être et c’est tout à fait ça…
    Merci.

  2. D’origine kabyle egalement je me retrouve complètement dans tes propos. Beau bled, attachement fort, mais durdur d’y rester trop longtemps au final. C’est dommage !

  3. chouette de te revoir !
    bien noté que Choeur des femmes est un bon bouquin (j’hésitais…)
    sinon, ton billet est très touchant…

  4. Merci pour la référence du bouquin. Je te suis les yeux fermés parce que Nicolas Fargues : quelle découverte !!!
    C’est passionnant ce que tu racontes, la perméabilité des cultures les unes aux autres, ça me rassure. Vivement les photos !

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