Splendeurs et misères d’une naissance

(Non, je ne vais pas parler de la naissance d’Elvire / Dalia Bruni – Sarkozy. Ça va pas non ?)

Valérie m’a envoyé deux places pour aller voir l’adaptation du roman d’Eliette Abécassis, Un heureux évènement. J’avais promis que je raconterais ce que j’en ai pensé, j’espère qu’elle lira ce post, car je la vois pas trop sur les ondes de l’internet mondial ces jours ci (coucou Valérie !). J’ai emmené la Reine Mère avec moi, histoire qu’elle aussi se remémore ces supers années de l’enfantement. Elle a pas été déçue du voyage ma foi.

Pour ma part j’avais déjà lu le dit roman, que mon cher papa m’avait offert pendant ma première grossesse. Sacré cadeau, soit dit en passant, à éviter d’offrir si on est un peu en panique à l’idée d’accoucher, d’enfanter, ça ne fait que confirmer le pire (et pourquoi toujours envisager le pire, hein, après tout). Je me souviens qu’il avait fait un peu de bruit à l’époque de sa sortie, car finalement, rares sont les femmes qui se sont permis de critiquer de manière franche et abrupte ces moments parfois traumatiques que sont la venue d’un enfant au monde, pour lui, et surtout pour ses parents. Je ne porte pas beaucoup Abécassis dans mon coeur par ailleurs, je trouve qu’elle sert généralement assez mal la cause des femmes (comme dans son essai sur le « corset invisible » que j’étais allé critiquer à la télé chez Guillaume Durand), mais en l’état, j’avais trouvé ce roman remarquable de courage. A cet égard, il faut donc rendre hommage au film, qui est très fidèle au livre, et de mon point de vue très réussi, même si du coup profondément déprimant. J’ai été trompée par la bande annonce, je croyais que ça allait être une comédie, c’est plutôt une comédie TRES dramatique.

L’histoire est somme toute banale, celle d’un couple qui s’aime et qui décide de faire un enfant (oui c’est assez banal, on est plusieurs milliers de couillons à le faire chaque année, décider de se reproduire, même si la vie est une pute et la dette grecque un puits sans fond). Et ce qui s’en suit. Le point de vue est celui de Barbara, très bien interprétée par Louise Bourgoin (que j’apprécie par ailleurs, la Dauphine lui doit un peu son prénom), mais que j’ai trouvée très juste et sobre dans un rôle pas évident (facile de l’interpréter à la folle dingo compte tenu du papier). Comme dans le livre, on suit avec elle les différentes étapes de la grossesse, ses conséquences et dommages collatéraux (sur son corps, ses humeurs, sa vie de couple, sa vie de famille, ses relations sociales, son boulot), et puis les premiers mois avec le bébé.

Par moments, on n’échappe pas à quelques clichés. Le plus gros et le plus « injuste » étant celui de la sage femme odieuse lors de l’accouchement car la mère a zappé les cours de préparation (qui ne lui explique du coup pas à quoi sert la pompe à morphine, ce qui est un peu une puterie sans nom). Même si certains m’ont réjoui, comme la scène de la réunion sectaire des adoratrices de l’allaitement, très réaliste, et qui ressemblait furieusement à celle que j’ai moi même vécu à l’époque de la naissance de l’Héritier. Bref, quelques clichés, plutôt attendrissants somme toute, mais surtout une grande justesse dans l’exposition du bouleversement d’être mère.

(Qu’est ce que je regarde avec adoration sur cette photo prise par Trublyonne ? Mon enfant chéri entre tous ? Que nenni. Un dessert à base de whisky et de meringue, servi au Cooking Jack, rue de l’Université. C’était assez miam ma foi. Comme quoi.)

Barbara illustre très bien cet état « dépressif » dans lequel peut te plonger l’arrivée d’un enfant. On appelle cela couramment le baby blues, mais c’est un peu plus compliqué que cela de mon point de vue. Le blues ça se soigne, ça se guérit, c’est un état passager, transitionnel. Devenir mère (et père), c’est irréversible. Et c’est très compliqué à gérer parfois. Rien n’est comme avant, c’est une lapalissade, parce que plus jamais tu ne seras détachée des choses du monde (j’ai du mal à trouver l’expression juste, mais c’est ce qui s’en rapproche le plus). Etre parent, c’est un gouffre de responsabilités, c’est un vertige.

Avant, tu avais en charge ta pomme. Point. Que tu te nourrisses mal, que tu ne te laves pas, ou adopte des conduites à risques, c’était ton affaire, ta responsabilité de punk. Quand tu reçois « charge d’âme » comme on dit, c’est effrayant. Et enivrant.

Effrayant parce que tu sais que le bien être, la santé, la survie d’un innocent dépend de toi, de ce que tu vas être capable de mettre en oeuvre pour lui, ou pas. Et que rien ne sera JAMAIS plus important que cela, quelques soient les circonstances. Point. Enivrant parce que cette capacité là, tu l’acquiers au démarrage très vite, surtout quand tu es mère, et encore plus quand tu entres dans un rapport fusionnel, allaitant avec l’enfant. C’est magique, parce que tu as la capacité de satisfaire les besoins vitaux et primaires de ce petit être, et qu’il te le rend bien, c’est une magie. Tout le reste devient secondaire, accessoire. Le couple ramasse, ton égo, ta vie personnelle. Barbara se retrouve typiquement dans cette spirale, entre enivrement de la maternité et désespoir de sa condition de mère. Tout ce qui t’était important avant ne l’est plus, ton boulot, tu le trouves trop mobilisateur (même si tu regardes passer les trains avec un peu de rancoeur), tes amies sont superficielles et vos sorties sans saveur, ton mec n’est pas assez mobilisé, ta mère est envahissante, bref, tout ton environnement se recompose au regard de cette responsabilité nouvelle qui éteint toutes les autres. Tu aimerais retrouver ta vie d’avant, ton goût pour « le reste », mais l’enfant l’éclipse, même s’il t’épuise.

Cette spirale est parfaitement restituée par le film, je trouve. Barbara, ça a été moi sur certains aspects (et sans doute plus pour la première que la seconde grossesse, l’expérience aidant), c’est beaucoup de mères je pense, à des degrés divers. Se reconstruire comme femme après une maternité, personne ne vous dit qu’il va falloir vous y coller (même si plus aujourd’hui qu’il y a 20 ans), même si des signes sont là pour vous montrer le chemin. Reprendre une activité professionnelle rapidement. Laisser de la place au couple, à la vie à deux. Défusionner avec l’enfant en laissant l’entourage prendre sa place, notamment le père, mais pas seulement. Renoncer ou modérer les pratiques aliénantes ou créatrices de dépendance avec l’enfant avant qu’elles aient des effets irréversibles (le co dodo, l’allaitement longue durée, le portage, etc.).

Je ne partage pas l’avis de Valérie. Quand notamment elle dit « Ce film c’est un peu un roman d’une femme célébrant la maternité comme le moment le plus important de la vie d’une femme, mis en scène par un homme qui pense la même chose. » Effectivement, je ne suis pas loin de penser que c’est une expérience parmi les plus impactantes d’une vie, pas celle d’accoucher (dans la douleur, forcément), mais celle de devenir parent (cette fameuse « charge d’âme »). Et certaines (combien ? il faudrait pouvoir l’évaluer) se perdent dans l’aventure, renonçant à tout le reste parce que s’enivrant dans cette expérience hors du commun (moi la première, j’ai revendiqué le droit à la fusion, pendant au moins quelques mois). Parce qu’il est parfois difficile de redonner du sens et du goût à un boulot, une vie amoureuse, une vie sociale (biffez les mentions inutiles), quand on éprouve l’enivrement de la maternité. Et là dessus le film / le bouquin d’Abécassis apportent une réponse en forme de pirouette (transcender l’expérience par l’écriture, hop). Reste un film à mon avis d’utilité publique. Si si.

(Accessoirement, de très jolis seconds rôles, tenus par Josiane Balasko notamment, qui m’a beaucoup émue.)

13 réponses sur “Splendeurs et misères d’une naissance”

  1. Alors… pas du tout envie de voir ce film car il me semble que je le connais déjà un peu…
    Mais merci pour cette phrase : « … plus jamais tu ne seras détachée des choses du monde (…) Etre parent, c’est un gouffre de responsabilités, c’est un vertige. » C’est exactement ce que j’ai ressenti à la naissance de mon premier enfant. Ça va beaucoup mieux depuis merci bien 🙂

  2. Je suis ton blog depuis son lancement, je suis une vieille lectrice, et j’ai du commenter 1 ou 2 fois, par timidité sans doute …
    Je suis enceinte pour la 1ere fois, je dois accoucher dans 10 jours et j’ai vu ce film il y a environ 1 mois, je n’avais pas lu le livre.
    Je veux juste te remercier pour cet article, parce qu’on a lu tout et n’mporte quoi sur ce film et quand je dis que malgré tout je suis confiante mes proches (sans enfants) me prennent pour une folle, j’en ai aussi parlé sur mon blog.

    Je ne comprends pas qu’aujourd’hui des femmes pensent encore que la maternité n’est qu’un agréable moment et que ça ne chamboule pas un couple, et je bondis quand j’entends « accoucher ça fait mal je ne veux pas passer par là ».

    Je sais que mon couple sera comme les autres, que ça va nous chambouler, et je ne suis pas plus forte que les autres, je sais que je vais en chier mais je sais aussi que je n’imagine pas à quel point l’arrivée de ce bébé va être source de bonheur, je sais que tant qu’on ne le vit pas on ne peut pas l’imaginer … Je suis donc impatiente de découvrir tout cela.
    Et puis merci aussi parce qu’avec toi j’ai une autre vision des mamans, et que pour moi la maman que tu es donne drôlement envie d’être pareil (bon, sans la case allaitement pour moi !).
    Merci pour tout donc !

  3. Idem…vu le film il y a 15 jours…tout pareil…

    Ce film m’a fait réaliser également toute autre chose : avant l’arrivée de ma propre héritière, JAMAIS JAMAIS je ne pleurais devant un film, quel qu’il soit…on me prenait ainsi parfois pour une personne un peu insensible et froide…

    Et là…c’est le 1er film que j’ai vu au ciné depuis l’arrivée de ma petite naine, et je me suis mise à pleurer dès la scène de la naissance, où l’on voit le regard que porte le bébé sur la maman immédiatement après avoir été posé sur son ventre…et j’ai continué à la scène de dispute et à d’autres…

    Mon système lacrymal aurait-il été définitivement affecté par mon nouveau statut de mère..? Je crains désormais tout visionnage de la Petite maison dans la prairie que je regardais, AVANT, toujours très stoiquement…!!

  4. Perso suite à mon accouchement (merdique) j’ai vécu un stress post traumatique (j’avoue que la sage-femme qui m’explique que mon corps réagi comme après un viol et que c’est la source de mes problèmes, ça a jeté un froid). Je ne me reconnais donc pas vraiment là-dedans.

    Ici le plus dangereux fût plus l’abîme en moi qui ai souffert dans ma chaire pendant une bonne année et demie (9 mois avant 10 mois après) et mon mari. Il n’a jamais jamais jamais accepté que je dise qu’un enfant a un prix à payer pour la mère et que ce prix peut être très élevé. Pour moi le bénéfice compense le prix, mais mon dieu au moment de payer l’addition, que c’est dur !
    Et même si j’aime mon fils d’amour et si je suis prête à repayer, cela reste une sorte de tabou entre nous.

    La dépression post partum prend des formes multiples. On commence a peine à en reconnaître une et à en parler. Il est temps d’ouvrir les yeux sur les autres.

  5. Il est très touchant ce texte (au delà de la critique du film, tout à fait intéressante)
    Bizarrement… je me reconnais un peu dans ce que tu écris. Oui. Sauf que moi je suis restée à l’étape de la punk qui préfère encore s’occuper de sa pomme.
    C’est sans doute un peu égoïste mais je pourrais pas être une bonne mère pour le moment, et pour avoir été « famille d’accueil » j’ai vu trop de gamins en chier avec des parents incompétents. (sans compter le nombre de fois que ma famille m’a dit « ouh lalalaaa, faudrait pas que tu fasses des gosses toi ! », y parait que je suis pas patiente)
    Bref.
    Toi t’as l’air d’être une super maman, et si je devais en être une un jour, j’aimerais me rapprocher de ça 😉

  6. 1er coment’ sur l’excellent blog de sasa que je découvre (depuis hier soir au coocking jack).
    Juste pour dire bonjour… 😉

  7. good post!!!

    Moi j’ai tésté l’opération (bégnigne) de ma grande (15ans) la semaine dernière…résultat 1 semaine à flipper avant le jour j, à jouer au dur devant elle, à se confier à l’épouse « tu flippes aussi toi ? ben à mort tu penses!… », la nuit blanche avant l’opération…pfff ce que j’aimerais redevenir « punk »!!!

  8. Il fait du bien ce film car il offre un autre son cloche de celui : « ce n’est que du bonheur »! Je suis d’accord avec toi lorsque tu dis que c’est un film d’utilité publique car il rappelle aux femmes qu’elles peuvent aussi se libérer de tous ces dogmes…

  9. Je découvre ton blogue. J’ai accouché il y a quelques semaines et tout ce que tu décris de ce film et de la maternité me chavirent. Le film, je ne l’ai pas vu. Je vais attendre un peu pour le voir, mes émotions sont un peu trop exacerbées. Pour les les émotions de la maternité, je me retrouve beaucoup dans ce que tu dis et le flot d’émotions et de responsabilités qui submergent me correspondent totalement.
    Je reviendrai faire un tour chez toi! 😉

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