Indigne toi, il en restera toujours quelque chose* (* elle est de moi)

Il y a quelques jours, un monsieur de couleur noire s’est vu refuser l’accès à une rame de métro dans Paris, bloqué par des supporteurs de Chelsea, vaguement avinés, et surtout clairement racistes, qui se refusaient à partager la rame avec un noir, et hululaient « je suis raciste et ça me plait ». La presse n’a pas tardé à retrouver le voyageur malmené, et l’a interrogé sur les circonstances de l’événement, quel était son ressenti et les suites qu’il allait donner.

Dans ses réponses, il y en a eu une qui m’a fendu le coeur :

« Aucun usager n’a pris ma défense mais, de toute façon, que pouvait-on faire ? (…) Je suis rentré chez moi sans parler de cette histoire à personne, ni à ma femme ni à mes enfants. Et puis, que dire à mes enfants ? Que papa s’est fait bousculer dans le métro parce qu’il est noir ? Cela ne sert à rien. »

Ca m’a fendu le coeur à double titre, un que personne ne vienne à la rescousse, et deux qu’il n’en aie pas parlé autour de lui, car cela ne servirait à rien …. Sur ce dernier point, je suis en total désaccord de principe : je suis convaincue qu’il ne faut jamais céder au fatalisme et à l’aquabonisme, surtout quand il s’agit de questions de discriminations. Qu’elles soient religieuses, raciales, …. ou sexistes. Je suis très souvent remontée comme un coucou, une vraie indignée permanente (coucou Stéphane), surtout quand il s’agit d’une question de sexisme ou d’égalité hommes / femmes, et je ne descends quasiment jamais de mon cheval d’indignation. (Oui ça en fatigue certains :)) Il me paraît essentiel de rester vigilant(e) quand il s’agit des valeurs et principes que l’on juge fondamentaux. Qu’un homme noir puisse renoncer, baisser les bras, et considérer que le racisme est banal, indépassable, et ne pas au moins rapporter, ou témoigner de cela auprès des siens (ou des autorités compétentes), me déprime profondément.

Je ne suis pas noire (je suis à moitié kabyle, mais c’est invisible aux yeux du commun des racistes), je ne connais donc pas le racisme de l’intérieur, mais je suis femme, et je connais et expérimente le sexisme, autre forme de discrimination bien réelle, même si elle se présente sous des formes diverses et variées, plus ou moins dommageables, plus ou moins sanctionnables. J’ai fait le choix (usant il est vrai), de la vigilance permanente, et de l’indignation même facile, et même anecdotique, parce que je me dis toujours qu’à force de marteler que le sexisme, de ses formes ordinaires à ses formes les plus pernicieuses, n’est pas acceptable, les comportements dans ma zone d’influence vont se réformer. J’ai un sujet d’indignation par semaine, AU MOINS.

Cette semaine encore je me suis indignée parce que pour la session de formation des nouveaux entrants au sein de ma feurme, il y avait, sur 18 formés …. 2 filles. La mixité au sein de l’entreprise, c’est fondamental, si on veut éviter qu’une minorité reproduise des schémas de domination. Cela passe donc par des recrutements paritaires autant que faire se peut, et par une mixité dans tous les lieux de travail et de vie au sein de l’entreprise. Il faut occuper le terrain pour que la présence des femmes devienne au fil du temps naturelle, évidente. Au sein du comité d’entreprise, auquel je suis élue et réélue depuis des lustres (je suis un peu le Kim Jong Un de la représentation sociale, la démocratie en plus), je vérifie les recrutements tous les mois, et leur équilibre entre hommes et femmes. Depuis 2 ou 3 ans de plus en plus de profils masculins entrent en début de carrière, déséquilibrant d’entrée de jeu la répartition hommes / femmes, alors que l’écart se creuse déjà par ailleurs au fil des années, au fur et à mesure que les femmes s’attachent (ou pas) à percer le plafond de verre. En guise d’explication : des recours de plus en plus fréquents (et souhaités) à des profils issus d’écoles d’ingénieurs, dont les rangs seraient composés à plus de 70% d’hommes. Hé bien soit, alors recrutons en masse les 30% restants.

Ne rien laisser passer des situation sexistes ou inégalitaires dans le monde du travail est relativement aisé à mon sens. Les textes sont désormais clairs et permettent d’agir, quelque soient les plus ou moins bonnes volontés des parties prenantes. C’est en tous cas le sentiment que j’ai dans le cadre de mon activité « féministe » au sein de mon entreprise. Dans la vie quotidienne, c’est souvent plus compliqué, et demande un peu de savoir faire et de savoir être, pour faire passer les messages, contrecarrer les situations sexistes avec suffisamment d’à propos et d’humour. il s’agit de pouvoir interpeller sans vociférer, et risquer ainsi de tuer le message par une indignation en mode hystérique, qui de fait coupe toute efficacité. Il faut convaincre que le féminisme n’est pas un passéisme, que la lutte contre le sexisme n’est pas un combat d’arrière garder, et c’est pas toujours évident. A cet égard, je crois que les réseaux sociaux ont eu des effets paradoxaux. Certes des situations ont pu être dénoncées, mises en lumière (avec des # comme #harcelementderue), mais bien souvent les luttes intestines et incompréhensibles pour des non initiés entre courants féministes tuent les messages, quand elles ne rendent pas le débat chaotique ou ridicule.

A cet égard, la campagne de pub de Renault pour sa nouvelle Twingo, avec comme # un pseudo humoristique #LaVéritéSurLesFilles illustre bien le difficile point d’équilibre entre sexisme et dérision. A la base, rappelons le, Renault vend des bagnoles. De mes souvenirs, je crois me rappeler que le ciblage marketing de la Twingo avait été un des plus gros fails de l’histoire de la pub, puisque Renault visait à l’époque de son 1er lancement de jeunes cadres actifs, urbains et nomades …. et qu’elle avait été finalement plébiscitée … par les retraités. Dans sa version 2015, Renault s’attaque à une nouvelle cible, la femme, apparemment jeune et urbaine encore une fois, puisque la marque a déployé une campagne avec comme représentantes des filles comme Bérangère Krieff, Nora Hamzavi, et un échantillon de jeunes blogueuses (mode principalement). Le « buzz » est alimenté par un jeu concours proposant des slogans détournés, globalement autour de la dualité de l’éternel féminin, et qui se résumerait pas « on est vraiment des casses couilles, mais qu’est ce qu’on est bonnes ». Axiome déjà bien bien (é)rodé, sur lequel surfent pas mal de productions web et télé (avec Connasse par exemple), et dans lequel il est difficile de reconnaître parfois la part de sexisme et la part de cochon. Pour autant, qu’on ne s’y trompe pas, cette campagne est bel et bien sexiste. Et perso, je n’achèterais pas de Twingo (et pas seulement parce que je suis déjà équipée d’une bétaillère pour trimbaler la progéniture).

Certes, c’était malin de convoquer (entendre payer) des humoristes féminines de la dernière génération pour essayer de tordre le cou par anticipation au risque d’accusation sexiste (et s’acheter une légitimité humoristique et non sexiste : « regarde, tu peux pas taxer ma campagne de sexiste, je me suis payée des humoristes femmes, jeunes et modernes »). Mais de mon point de vue Krieff et Hamzavi se sont totalement décrédibilisées en commercialisant leur image de femmes humoristes pour cautionner une campagne de pub de ce type. Dans le cadre d’un sketch, que tu écris et que tu maîtrises en le délivrant à l’oral, tu peux te permettre de jouer avec les clichés, de les rendre drôles. Mais dans le cadre d’une démarche commerciale ouverte au grand public, le dérapage est inévitable, et a été clairement atteint, assez rapidement d’ailleurs (allez voir le # sur twitter). Quand on voit que parmi les slogans proposés (pour gagner un sweat shirt ROSE) il y a comme proposition « Quand on dit non, ça veut souvent dire oui« , ben merde les mecs, ça ne passe pas du tout (que fout le community manager d’ailleurs). Donc on en revient à Desproges, toujours, mais on peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui.

J’attends de pied ferme les commentaires sur l’indignation facile. Mais sérieusement, on (nous les filles, à titre individuel ou collectif) ne dépense pas une énergie considérable à lutter contre les clichés sexistes, y compris par des biais humoristiques, pour les voir foulés aux pieds par une démarche commerciale, même avec le soutien / alibi de blogueuses / humoristes qui se compromettent là dedans. S’agissant de ces dernières, la déception est évidemment grande. Je sais qu’il faut bien bouffer, mais vendre sa notoriété (et sa crédibilité / fibre féministe) pour aider aux ventes de voitures, quelle tristesse bordel.

3 réponses sur “Indigne toi, il en restera toujours quelque chose* (* elle est de moi)”

  1. tu n’auras pas de commentaires sur l’indignation facile : elle ne l’est jamais tant que ça, j’en sais quelque chose. La facilité, c’est en effet de ne rien faire, et rien dire… mais un autre commentaire par contre sur l’absence de boutons de partage ici…. c’est moi qui doit faire tout le boulot, bon sang.. Tu crois que je n’ai que ça à faire ? Un conseil gratuit : change cela. à moins que tu n’aies de bonnes raisons à me donner 🙂

  2. Il est parfois très difficile de confier certaines souffrances à ses proches, particulièrement à ses enfants, pour les préserver, disons que c’est un « reflexe d’adulte » pour les protéger., pendre sur soi et avancer, c’est souvent la norme. Et, je suppose qu’il en est de même pour les faits sur le sexisme, enfin je suppose…

    Sans cette vidéo du Guardian, il aurait été très difficile de porter plainte, pas recevable j’imagine… Hurler sa colère? Oui, mais contre qui? le mur de l’indifférence? Ça gonfle à la longue… Heureusement qu’on a les réseaux sociaux pour se défouler! et nos blogs pour partager nos joies et peines!

    Heureusement, écrire libère…

  3. Cette scène dans le métro est affligeante, mais combien d’autres ont lieu tous les jours, dans l’ombre, plus mesquines, plus viles ? A la limite ici, on se dit qu’on a à faire à de gros bourrins, qu’au pire cet homme prendra le métro suivant. Mais quand tu subis cela au quotidien, subrepticement, dans le cadre de ton travail et que tu n’as pas d’autre choix que de fermer ta gueule, cette scène est presque anecdotique, ce qui n’enlève en rien sa gravité.

    Je suis une indignée introvertie, je bosse en sous-marin. Quand j’ai envie de hurler à l’injustice, je le fais sur mon blog, mais à côté de cela, au quotidien, j’éduque mes enfants contre l’injustice, contre le sexisme, contre le racisme, contre beaucoup de choses en fait. Et c’est un travail de longue haleine, parce que cela génère des discussions à n’en plus finir, des remises en question personnelles. Dans le cadre professionnel ou la vie de tous les jours, j’ai arrêté de m’indigner publiquement comme je le faisais dans ma jeunesse, mais je suis un peu devenue la Sara Forestier dans « Le nom des gens » (bien que je ne nique pas, à proprement parler, mes collaborateurs récalcitrants 😉 ), je distille mon indignation sous des propos masqués, en poussant les gens dans leurs retranchements jusqu’à ce qu’ils soient confrontés à leur connerie et qu’ils en aient honte. C’est quand même jouissif de faire avouer à quelqu’un qu’il est raciste par des biais détournés et de le voir mal à l’aise en public. Ça ne changera peut-être pas le fond de sa pensée, mais voilà, je me bats comme je peux.

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