Le carburant qui est le mien

Le WE dernier nous avons fait une sortie ciné familiale, exploit de taille puisque je suis rétive aux dessins animés, et que TOUT m’endort invariablement. Du coup, à 10€ la séance, je passe généralement mon tour, surtout que je suis encore présentement en train de digérer une douloureuse année sous le sceau (glacé à souhait) de la REINE DES NEIZES.

(Et autant vous dire que la team parents EN A PLEIN LE FION de la Reine des Neizes.)

(Mais je m’égare, c’est la colère.)

Là c’était le dernier Pixar, et ma foi, y’avait une bonne critique dans Télérama, je n’ai pas été déçue.

« Vice-versa » raconte l’histoire intérieure d’une pré ado, traumatisée par le déménagement de sa famille. A l’intérieur de son cerveau, nous sont décrites toutes les zones de mémoire vive / morte, différentes « îles » comme autant d’ancrages de sa personnalité, et surtout, 5 petits personnages qui se partagent les commandes du vaisseau amiral, Joie, Tristesse, Peur, Dégoût et Colère. Le dispositif est très astucieux et poétique, et permet de traiter avec joliesse une des périodes de looze majeure de notre vie : l’adolescence naissante. J’ai naturellement pleuré comme une toutoune la moitié du film, et ri l’autre.

Surtout, derrière le traitement du cas de la jeune donzelle, les lignes de partage entre les différents sentiments qui nous habitent sont explorées  de manière passionnante. Si le film tourne principalement autour du binôme entre la Joie et de la Tristesse, la 1ère essayant de « driver » la seconde, j’ai été amenée à considérer mon propre rapport à un sentiment à priori peu noble : la Colère. Dans le film, elle est incarnée par un petit bonhomme cubique rouge, qui à tout moment explose et fulmine.

J’ai une Colère assez prégnante en moi. Je râle tout le temps, je m’insurge, je tempête, je suis rarement apaisée (et je m’auto fatigue), même si pour finir je ne suis pas si mécontente que ça (même si j’ai toujours quelque chose à re-dire). C’est plus une manière de progresser que de freiner. Me concernant (et ayant dépassé l’adolescence depuis 20 bonnes années, bordel), je suis donc plutôt pleine de mansuétude vis à vis de ma Colère. Elle peut être certes envahissante, fatigante, et parfois contre productive, mais elle reste un moteur, un carburant puissant, qui fait que j’avance, en tapant du pied certes, mais j’avance. Et j’estime que c’est une chance.

Il y a quelques semaines, aux Assises Internationales du Roman, j’ai vu mon idole, Virginie Despentes, s’exprimer sur la génération désenchantée à laquelle elle / on appartiendrait (le débat est écoutable ici, c’est très bien, foncez donc). Elle a parlé à cette occasion de la Colère aussi, celle qui est la sienne, celle qu voyage sans bagage. (Elle parle souvent de la / sa Colère, en fait, chez Trapenard aussi.) On considère assez mal les coléreux et les colériques, l’intempérance étant souvent assimilée à une forme d’adolescence, de montée de sève mal régulée. Je ne suis pas d’accord, il est de saines colères, et je préfère cet éveil vaguement courroucé (coucou mon ulcère) à la placidité résignée de certains.

Alors autant le versant politique de ceusses qui sont collectivement en colère très fort (et à juste titre), les Indignés, ne m’a jamais vraiment parlé, autant « Vice-versa » a bien incarné et illustré la Colère. C’est un chouette film, même pour les petits, qui conservent une partie des éléments non compris dans leur mémoire souterraine pour sûrement les exploiter plus tard, et ne s’ennuient pas en proximité.

Des baisers les vilains !

Résilience & expérience

(Je reprends cet article, démarré en pleine tempête pro, au début du mois d’avril. Je l’avais mis de côté, me disant que je n’avais pas besoin de me rouler complaisamment dans mes emmerdes, et que deux  mois après, tout serait oublié. Là où c’est « drôle », c’est qu’en deux mois de l’eau a coulé sous les ponts, certes, mais la situation a perduré et s’est plutôt aggravée ! Une petite écriture en mode cathartique me fera donc le plus grand bien. Merci pour la séance de psy gratos.)

Je vis ce que je peux qualifier avec pas mal de certitude la pire période de ma vie de consultante (en 15 ans tout de même). Cette shitstrom corporate, sur le fond, ne présente pas un grand intérêt narratif (comprendre = mon boulot est vraiment pas sexy, et – accessoirement – il faut que je préserve quelque confidentialité). En quelques mots, un client (stratégique) a décidé de modifier lourdement la méthode de travail sur notre job (méthode que j’avais construite soigneusement en amont), et nous a collé ainsi dans des impasses, techniques et stratégiques. Plusieurs de nos travaux ont du être lourdement modifiés, et il a fallu se réorganiser à l’arrache. Et globalement, c’est ce qui se passe depuis lors : toujours à tout revoir et refaire à l’arrache, pour satisfaire un client jamais content, parce que la confiance n’est pas là, et aussi parce que le job couvre des enjeux bien plus larges que ceux qui sont énoncés en théorie.

RH

Des fois, l’alignement des planètes et ton karma sont clairement daubiques, voire nettement ligués contre toi, ce qui fut le cas pendant cette période. Les principaux soutiens de mon organisation au cordeau entre boulot et vie perso étaient absents pile sur une semaine TRES chargée,  les taz (comprendre = ma progéniture) étaient donc à ma seule charge, et la n°2 bien malade. Je vois encore les mots « mauvaise mère » s’inscrire au néon sur mon front quand la pédiatre m’a lâché « ah ben si elle a une otite, mais depuis tellement longtemps qu’elle a du s’habituer à la douleur » …. 

J’ai donc fait l’expérience de la vraie SOLITUDE professionnelle. Personne ne pouvait décider à ma place, et pour autant, il fallait avancer, trouver des solutions, répondre aux attentes changeantes et contradictoires parfois, ne pas rester dans l’impasse. Et faire face. A la colère et l’insatisfaction du client (et quand tu es prestataire de services, le client est ROI), à l’incompréhension et au désarroi des équipes, qui n’avaient pas vu la foudre s’abattre (moi non plus ma couille, je te rassure), et prendre ses responsabilités. Alors je ne dis pas que c’était totalement inédit, mais mon habitude (et la vocation de mon métier) est de travailler en équipe, et dans un cadre très hiérarchisé, donc en théorie je ne suis jamais seule aux manettes. C’est dans ces périodes un chouia hostiles que tu réalises aussi que quand les choses partent en sucette, les soutiens que tu peux trouver sont vachement moins nombreux que ceux qui t’entourent quand tout roule.

(Oui, méga scoop, le monde des bisounours est loin derrière moi).

La bérézina s’est ensuite confirmée, et à double détente : un de mes collaborateur clef sur le projet a été viré par le client, et mon patron, sans doute laminé par l’ambiance délétère et les difficultés, est arrêté depuis plusieurs semaines par son médecin. En un mot : le prochain fusible qui doit sauter, si le temps poursuit son travail de sape, c’est bibi. Longtemps, j’ai cru que je résistais bien (l’orgueil), que mon expérience et ma capacité à prendre du recul me servaient. La fière à bras … J’ai toujours conservé un discours très distancié en surface, je fais (même si de moins en moins) comme si cette situation compliquée ne m’atteignait pas, et j’encourage les collaborateurs à se protéger, à ne pas prendre pour eux des critiques et des remontrances qui ne sont que l’exutoire un peu facile d’un projet complexe. Mes petits pioupious sont tout tremblotants parfois avant le démarrage des réunions, à se demander à quelle sauce ils vont se faire bouffer. Je prends sur moi pour rester calme, professionnelle, souriante et bienveillante. (Oui bienveillante, c’est tout moi.)

violence

Pourtant, après 4 mois sous pression, je me rends compte combien je suis atteinte sous la carapace. J’ai encaissé, subi, parce qu’il le fallait. Parce que je ne voulais pas abandonner, donner l’occasion à certains (côté client mais aussi en interne) de dire qu’on avait échoué (orgueil ad nauseam), parce qu’en bonne élève je voulais aller au bout de l’exercice et prouver que je pouvais le mener à bien. Mais résister à certaines formes de violence, ça laisse des traces. Il y a peu de temps que je me suis mise à dresser de manière circonstanciée le constat, mais y’a plein de trucs qui déconnent et qui (me) lâchent. La confiance, la sérénité, la légèreté évidemment, se sont envolées. Mais aussi la (bonne) santé, au travers d’un tas de petits (et plus gros) tracas qui s’accumulent comme autant de feux d’incendie.

Jusque récemment, quand je lisais des articles de fond sur le syndrome d’épuisement professionnel / burn out, notamment dans le cadre de mes fonctions de représentante des salariés, ça avait toujours pour moi un côté un peu surréaliste, à la limite du fictionnel. Parce que finalement, comment peut on se mettre dans de tels états ? me disais je. C’est comme le cancer, tant que c’est loin de nous, ça n’existe pas vraiment. Pour autant, quand je découvre le « tableau clinique » d’ensemble de ce syndrome, il ne peut faire qu’écho à ma situation professionnelle (en gras les items qui me parlent)  => j’ai 3 items sur 5 s’agissant du métier, 2 / 4 concernant mon caractère, et 6 / 7 concernant les symptômes (auto évaluation à la petite semaine, mais bon).

  • certaines professions sont plus « à risque » que d’autres, notamment celles :
    • à fortes sollicitations mentales, émotionnelles et affectives,
    • à forte responsabilité notamment vis-à-vis d’autres personnes,
    • où l’on cherche à atteindre des objectifs difficiles, voire impossibles,
    • où il existe un fort déséquilibre entre les tâches à accomplir et les moyens mis en œuvre,
    • où il existe une ambiguïté ou un conflit de rôles ;
  • certaines personnes sont plus « à risque » que d’autres :
    • personnes ayant des idéaux de performance et de réussite,
    • personnes liant l’estime de soi à leurs performances professionnelles,
    • personnes sans autre centre d’intérêt que leur travail,
    • personnes se réfugiant dans leur travail et fuyant les autres aspects de leur vie ;
  • les différents symptômes rencontrés dans le burnout sont :

Nommer les choses, c’est les faire exister, dit on. Pour autant, je ne me déclare pas atteinte par un syndrome de burnout (même avec 6 symptômes sur 7). Pas par déni ou volonté d’y échapper par principe et orgueil. Mais parce que je continue de me battre, de serrer les dents et de résister à l’abattement. J’ai toujours envie de me lever le matin, aller bosser et prouver que je peux faire du bon boulot (parce que de toutes manières le syndrome de la bonne élève me poursuivra toute ma vie, et prend le pas sur l’épuisement …). Dans mon cas, il est certain que la colère générée chez moi par cette situation professionnelle peut être un moteur puissant (car clairement je suis très en colère de vivre cela). Virginie Despentes le disait pas plus tard que dimanche dernier dans une conf sur la « génération désenchantée » ( dont j’espère pouvoir vous parler aussi bientôt), la colère est un puissant moteur, car finalement elle te fait avancer, mais elle est épuisante.

Nommer les choses c’est les faire exister donc, et c’est ce que j’ai fini par faire sur ce cas bien particulier. Histoire de ne pas rester seule avec mon tombereau de petits tracas et de gros soucis, j’ai exposé la dérive du dossier, la maltraitance subie / perçue par les collaborateurs, les impasses, etc. Mais je ne suis pas « laissée aller » à parler de burnout, parce que je ne voulais pas ajouter du pathos aux difficultés existantes. La démarche a été relativement déceptive, car comme je le disais plus haut, on trouve toujours moins de soutiens dans l’adversité que dans la réussite. Une fois cette réalité assimilée, on résiste mieux quand même, et on serre les dents en attendant des jours meilleurs …

(Sympa cette note de blog hein les gars ! LA GROSSE PATATE ça valait bien la peine de s’y recoller :D)

(Dans la prochaine, je vous raconterais comment les féministes se sont encore foutu sur la tronche de manière bien stérile et caricaturale lors de la conf aux Assises Internationales du Roman, en présence de Virginie Despentes.)