La femme est un loup pour la femme

Quand j’ai commencé à travailler et gagner ma vie pour de vrai, payer un loyer et ce qui s’en suit (me marier, faire des enfants, prendre un crédit sur 25 ans, une vraie punk, je vous le disais), un de mes premiers actes « fondateurs » de mon embourgeoisement mon engagement dans la vie d’adulte a été de m’abonner à mes revues favorites. Parce que pour moi c’est le luxe suprême de recevoir à domicile ses magazines, et que j’avais l’impression de poursuivre quelques traditions familiales. Parmi eux, deux hebdos, Télérama (mon papa) et ELLE (ma maman). Ca doit bien donc plus de 10 ans (puisque je travaille depuis 2000) que je paie toutes les semaines pour lire ELLE. Vendredi, en découvrant l’édito signé Alix Girod de l’Ain (AGA pour les intimes), j’ai décidé que ça en était fini.

Je pense que tout lecteur peut avoir des réactions épidermiques à la lecture de ELLE (c’est un euphémisme). Parce que ce magazine, qui s’affirme comme LA référence des hebdos féminins français, et ce surtout de par son ancienneté, n’est pas exemplaire, loin s’en faut. Combien de fois je me suis énervée toute seule (ou ici, devant vous) sur :

:: les articles tressant des louanges aux « rondes » (taille 40 / 42 au mieux, youhou, tu la vois ma grosse cuisse),

:: sur la publicité envahissante (parfois 70% du poids du magazine) et en LEGER décalage avec nos habitudes de consommation (non, je n’achète rien chez Mauboussin ou Dior avec une grande régularité),

:: sur les pages mode importables et improbables (ah oui tiens, très chouette ce short en lurex rose bonbon sur des plateformes shoes jaune, ça va hyper bien passer au bureau cette semaine),

:: sur le jeunisme (pas une mannequin mode ou beauté ne dépasse les 21 ans, et je suis large),

:: sur leur inextinguible passion pour Jennifer Aniston (qui fait la couv environ tous les 3 mois, à savoir dès qu’elle change de coupe de cheveux, ou de mec, l’un étant souvent corrélé à l’autre),

:: etc.

Mais au-delà de ces exaspérations à géométrie variable, ELLE restait pour moi le seul hebdo orienté femme / urbain, et je le lisais avec intérêt (pages culturelles bien faites, quelques reportages sur les femmes dans le monde, double page « c’est mon histoire » pour se taper le cul par terre, …). Dans la famille, la coutume est la suivante. Je suis abonnée, je le lis, et dans la semaine qui suit, je le passe à ma mère, qui le lit à son tour, et le transmet à ma tante, qui le lit elle aussi. Ensuite, elle le confie à un vieux monsieur qui habite son quartier …. et qui les revend sur le marché le dimanche pour arrondir ses fins de mois (c’est d’ailleurs pour cela que je me retiens d’arracher toutes les pages de pub avant de commencer à le lire). Je suis prête à compenser ce papy pour la perte de revenus qu’il va bientôt subir. Car trop c’est trop.

Alix Girod de l’Ain, c’est une des journalistes phare du magazine, au même titre que Sophie Fontanelle, censée être la caution « mère de famille débordée mais un peu déconne et gentiment barrée ». Ben là, elle a bien bien déconné, l’AGA. Dans son édito, elle revient sur le débat concernant la demande faite par le groupement Osez le féminisme de retirer des formulaires administratifs la case « Mademoiselle » (j’en parlais ici). Je ne reviens pas sur la question de savoir si la requête est prioritaire / capitale ou pas, là dessus je maintiens juste mon avis, certes il y a des combats plus cruciaux pour l’avancée des femmes, mais celui là mérite aussi d’être traité, à son niveau, et notamment symbolique. Mais comment ne pas bondir à la lecture de cet édito, en découvrant les arguments massues de AGA pour juger de l’inanité de la requête : on doit pouvoir se revendiquer une mademoiselle (= jeune / sans enfant) toute sa vie, c’est mieux pour se faire draguer et avoir du basilic à l’oeil.

Quand même.

Le second degré me dit-on dans l’oreillette sur twitter m’aurait échappé. Visiblement je ne suis pas la seule (voir chez Simone et chez Dom, ainsi que dans les commentaires sur le site, mais ELLE dans un grand élan de transparence les a supprimé). Je conviens tout à fait que je suis parfois un peu basse de plafond, mais je pratique et goûte la dérision et l’auto-dérision. Si si. Mais que ELLE, qui se veut la référence des hebdos féminins, « avoir l’oeil sur tout« , et être à la pointe de la lutte en faveur des femmes, me sorte des éditos où elle affirme que « ce qu’il faut revendiquer, c’est notre droit inaliénable à être des princesses« , comment dire …. Non. Je ne veux pas être assimilée à ces femmes là, dont la coquetterie mal placée en fait des éternelles vieilles petites filles (elles doivent être contentes Adjani et Deneuve, d’être amalgamées là dedans). Je ne suis pas une féministe poilue et revancharde non plus. Arrêtons les clichés, surtout entre nous mesdames, cela nous dessert, terriblement. « La femme est un loup pour la femme », c’est ce que disait un des commentaires de lectrice qui a été élégamment supprimé par le site ELLE.

Exiger l’égalité entre les hommes et les femmes, c’est exiger un droit à l’indifférence (au sens neutre du terme). Et de la même manière que l’administration ne peut pas distinguer un « monsieur » marié ou non, il n’y a pas de raison objective de lui permettre de distinguer la femme qui l’est ou pas. Point. Que celles qui ont besoin d’une telle béquille pour se rassurer sur leur jeunesse / capacité de séduction aillent se faire soigner.

Ou lire ELLE.

Edit : pendant que j’écrivais, Daria Marx aussi.