L’engagement du (bon) petit soldat

Il y a quelques jours, je discutais avec un collègue, du même « rang hiérarchique » que le mien (les managers de stars, à savoir les vieilles peaux ayant plus de 10 ans d’expérience professionnelle), qui s’était chargé de l’accueil d’un nouvel arrivant. Voulant bien faire, il a cherché à articuler son petit discours d’introduction autour de quelques idées fortes, des mots clefs. Il en avait choisi deux (c’est un ingénieur, il est concis, j’en aurais pris au moins 4 ou 5, histoire de bien diluer la sauce), dont un m’a interpellé. C’était l’engagement.

Autour de ce mot, il a présenté ce qu’il considérait être comme l’essence / le carburant de notre métier (de consultant), avec l’autonomie (ça je m’attarde pas dessus, mais c’était également bien synthétisé). Nous faisons un métier exigeant (intellectuellement, mais aussi psychologiquement et voire physiquement, du fait du nomadisme perpétuel), et il faut y être engagé. C’est à dire volontaire, curieux, dynamique (c’est le côté laudatif de la formule), mais aussi résistant, pour ne pas dire résiliant, et parfois tout simplement comme le troufion de base, discipliné et obéissant, pour rentrer dans des logiques et des contraintes qui nous échappent partiellement (puisque nous servons des causes et acceptons des contraintes qui ne sont pas les notres, mais celles de nos emmerdeurs de clients).

J’ai trouvé son approche particulièrement intéressante, étant dans une période où j’ai de vraies difficultés à faire travailler et à travailler avec mes collaborateurs. Les causes sont sans doute multiples (le contexte économique défavorable, ma fatigue à devoir reformer en permanence les jeunes, la fin de l’année …) mais toujours est-il que ces représentants de la génération Y, dont je ne suis pourtant pas très éloignée, me déçoivent et m’exaspèrent (les lecteurs attentifs remarqueront qu’il y a 6 mois, je savais reconnaître leurs qualités). Je trouve qu’ils sont exigeants envers leur employeur et leurs responsables sans être en échange très exigeants sur leur niveau d’engagement professionnel dans les missions, qu’ils critiquent vite et beaucoup, sans être force de proposition, et que globalement, ils n’ont rien à cirer du job sur le fond. Que la mission se passe plus ou moins bien, que le niveau de satisfaction du client soit plus ou moins élevé, ils s’en cognent, du moment où ils considèrent avoir exécuté les tâches (avec plus ou moins d’entrain) pour lesquelles ils sont payés. L’Epoux m’a traitée de réac et il a sans doute raison (et c’est vrai qu’ils ne sont pas tous comme cela, on s’arrache tous les profils les plus éloignés de ce raccourci calamiteux).

Mon premier réflexe, je l’admets bien volontiers, c’est de me comparer à eux il y a 10 ans, puisque j’étais à leur place. Et pour le coup, nous étions à l’époque (début 2000, avec nous aussi une crise à traverser) de bons petits soldats, engagés, y compris avec ce travers d’être parfois bête dans la discipline. Je me suis rendue malade d’angoisse / de culpabilité pour des missions, lorsque je n’avais pas assez de temps pour bien faire les choses, ou que je ne me trouvais pas compétente / pertinente. Les années et l’expérience m’ont permis de dépasser mes angoisses, mais je reste très engagée. Même quand les choses (les missions, les clients, les sujets) m’emmerdent, je mets un point d’honneur à ce que les choses soient bien faites, je ne les bâcle pas pour m’en débarrasser. Et pourtant, j’en connais, des périodes de doutes et d’incertitudes.

Je ne suis pas une passionnée (au sens où pas grand chose me fait profondément vibrer en dehors des mecs de mon mec à poil et de ma progéniture), je n’exerce pas un métier passion. Mais je suis engagée, je suis dans cette discipline assez naturelle > je suis payée pour le faire, je l’ai accepté, je le fais bien (le premier qui me compare à Papon se prend mon slip dans la gueule). Et là j’ai clairement du mal à faire travailler et m’entendre avec des personnes détachées, peu engagées dans leur vie professionnelle. Comment je peux réconcilier cela avec le fait que j’ai moi même conscience que le cadre d’emploi actuel est plein de faux semblants et de déceptions ? Comment leur dire « soyez engagés bordel de couille » juste parce que je considère que c’est un état d’esprit / une manière d’être plus valeureuse, rétributrice (symboliquement hein), toutes choses (crise, patronat abusif, clients relous) égales par ailleurs ?

Bref, être manager de stars, c’est la plaie.

PS : pour prendre la mesure de l’expression « manager de stars », il faut connaître cette petite annonce d’Elie Semoun (de rien).