Dans les yeux j’ai dit.

Je fais le constat, un poil consternant, qu’il n’est pas évident d’être une femme et avoir une carrière professionnelle (oui, bonjour l’enfonçage de portes ouvertes, je sais). Et en ce qui me concerne, aujourd’hui plus qu’il y a neuf ans, quand j’ai commencé à travailler. Pas que la situation se soit globalement tendue pour les femmes (ou alors je n’ai pas les éléments pour le noter).

Mais voilà, il y a 9 ans, j’étais stagiaire. Aujourd’hui (depuis le 1er juillet pour être exacte), je suis senior manager (ça claque hein quand même ? la Reine Mère était fière comme un pou). Et j’ai le sentiment (un peu paranoïaque sans doute), qu’il faut que je prouve plus ma valeur, ma légitimité qu’un autre. Parce que je suis une femme oui. Et qu’à ce niveau (que j’ai atteint sans coucher ou presque), elles sont de plus en plus rares, les gonzesses. Du coup, c’est ballot, mais de plus en plus souvent, je me sens un peu seule dans les réunions, comités de pilotage et autres entretiens.

Ces jours ci par exemple, je suis à Limoges (youuuuhouuuu). En deux jours, en dehors de la collaboratrice avec qui je travaille sur la mission, j’ai vu zéro femme. Nib, pas une, peau de zob. En dehors des assistantes et secrétaires bien entendu. A part contre du zob, ça y’en a hein, et du sévèrement burné. J’encaisse régulièrement des remarques mi macho mi phallocrates, auxquelles mes interlocuteurs ne prètent pas même attention (« ouii, excusez moi, mon assistante est en congés, je ne sais pas me servir de la machine à café« ). Moi de temps en temps, je le fais remarquer. Histoire de l’ouvrir un peu, pour la forme (parce que bien entendu, je l’ouvre largement ici, ma grande bouche, c’est bien l’objectif, mais in vivo, beaucoup moins).

Comme par exemple ce monsieur qui nous disait que de son point de vue, plutôt qu’une évaluation (ce dont je suis chargée), il aurait mieux valu, je cite « un audit bien velu« . Je lui ai proposé, avec mon plus beau sourire, de me faire pousser le poil aux pattes.

Un ange passe.

(Et je ne reviens pas sur le blaireau de la semaine dernière.)

Sur la quarantaine d’entretiens que je dois réaliser, PAS UNE FEMME. A un moment, ils me parlent de Joel(le) Duchemol. Pleine d’espoir, je demande, monsieur ou madame ? Ah non monsieur, chuis con moi aussi d’avoir demandé.

J’en viens des fois à me demander si je vais pas passer mes 30 prochaines années de carrière seule ou presque parmi tous ces velus. Pas que je ne goûte pas la présence des hommes (si peu …). Mais tout de même, l’absence de femmes, ça crée de vraies distorsions dans les comportements humains. Ca ammène notamment ces messieurs à avoir des comportements particulièrement condescendants à mon égard. Comme s’il fallait ménager ces bêtes rares et curieuses égarées dans leurs virils cénacles. Tout en les tenant à une distance respectable naturellement.

Alors on lutte avec les armes que l’on a. De manière plus ou moins consciente d’ailleurs. Une de mes collègues me faisait récemment remarquer que j’avais souvent un comportement assez froid et « dominateur » lors de séances d’audit qu’on réalisait ensemble (de quoi j’me mèle). Perception renforcée par ma « hauteur ». Car effectivement, je porte souvent de hauts talons (8 cm en moyenne), qui appuient mon mètre 76 (et ma solide … carrure, ahem). Ce qui me permettait, dans bien des cas, de regarder littéralement mes interlocuteurs DE HAUT.

Je ne l’avais pas analysé comme cela, mais elle a sans doute raison (et j’avoue, je m’en rends compte, je tire une certaine satisfaction de toiser ces messieurs d’une bonne tête). Je compense sans arrêt ce complexe d’infériorité, ce sentiment récurrent d’être une usurpatrice, de ne pas être à ma place là où je suis, parce que je suis la seule femme. J’ai bien conscience que je porte moi-même une partie de la pathologie que j’exprime, et qu’il est probable que la plupart de mes interlocuteurs me voient comme une professionnelle, de qualité ou pas, avant de voir mon sexe.

Ou alors, solution, je vire ma cuti et j’opte pour un métier un peu plus féminisé.

Source : The Blemish.

Ah ben voui, en voilà une bonne idée. Et là au moins je comprendrais pourquoi mes interlocuteurs ne me regardent pas toujours dans les yeux ….

Petit conte de la misogynie ordinaire

Ce soir, en rentrant d’un déplacement professionnel, j’ai lu dans le Libé du jour (mercredi 1er juillet, flemme de linker) deux articles qui m’ont réchauffé le cœur.

Le premier est la page portrait, consacrée à Fatiha Benatsou, toute nouvelle préfète à l’égalité des chances dans le Val d’Oise, d’origine kabyle, comme moi. L’article soulignait en particulier que bien qu’attendue sur la question du racisme, ses premiers mots avaient plutôt concerné la question des femmes « quand on vous prend systématiquement pour la secrétaire, que vous êtes responsable d’un dossier, qu’on ricane quand vous allez prendre la parole. La planète se compose à 50% de femmes. Il faut arrêter de les repousser ».

Que dire de mieux que ces quelques phrases qui ont fait écho à ce que je venais de vivre l’après midi même.

J’étais conviée à des assisses organisées par une collectivité locale, pour laquelle je travaille depuis quelques mois, pour qui j’ai produit un diagnostic, des pistes de travail. Sur une durée de conférence de deux heures, je devais bénéficier d’un quart d’heure de présentation des conclusions de mon diagnostic. C’était peu, mais j’avais travaillé la synthèse avec les élus. Toutefois, le journaliste / animateur des débats m’avait rappelé pour que j’ « allège » la présentation, trop longue à son goût. Ce que j’ai fait, tout en précisant que c’était mon METIER de présenter des travaux, et que je saurais m’adapter au temps disponible.

Arrivée sur site, je croise le dit journaliste, me présente (avec mon prénom et nom, je précise pour la suite), avant de rejoindre l’estrade. Nous sommes quatre, 3 élus et moi, comme souvent, je suis la seule femme. Avant que je ne monte sur l’estrade, le journaliste prend le temps de me lancer « hé ben j’ai encore vu vos slides, vous avez pas vraiment synthétisé, bon courage pour tenir les 15 minutes ».

De quoi je me mèle ….

Cinq minutes après, il présente les 4 orateurs présents sur scène par leur nom et prénom ….. sauf moi. Il me toise d’un sourire tout en précisant « et interviendra la représentante du cabinet duchemol, dont je m’excuse d’avoir oublié le nom ».

SOMBRE CON.

Nom que je lui avait donné juste avant.

Nom, prénom et fonction inscrites en grosses lettres à ma place sur l’estrade.

Lorsque mon tour est venu, je me suis levée, suis allée lui emprunter son micro sans fil (c’est mon côté Britney quand je suis en présentation devant une centaine de personnes, j’aime arpenter la salle tout en parlant).

Bien entendu, car même si je suis une femme, de celles dont on oublie le nom, je suis aussi une professionnelle responsable, j’ai tenu mon temps de parole, avant de lui rendre son micro et de le lui carrer dans le fondement.

Bien entendu, alors que la plupart des principaux acteurs sont ensuite venus me remercier, me saluer, lui s’en est bien gardé.

Tout ça pour dire qu’il y a vraiment des coups de pied au cul qui se perdent. Et que définitivement, la cause des femmes mérite encore largement d’être défendue.

Le second article concerne une étude allemande, qui a évalué le niveau de satisfaction chez les mères qui travaillent à temps plein, celles à temps partiel et celles qui ne travaillent pas du tout. Hé bien ce sont les premières les plus épanouies. Ce qui est partiellement lié aux conditions de garde particulièrement difficiles en Allemagne. Mais qui permet aussi de rappeler, si besoin était, que l’épanouissement de la mère (et de l’enfant, j’en suis persuadée) passe aussi par le maintien d’une activité professionnelle.

N’en déplaise aux abrutis qui oublient trop facilement qui je suis.

Une mère qui travaille.

Entre autres.