Ma lettre au Livre Inter

Ce matin France Inter a dévoilé sa liste des 12 jurés femmes et 12 jurés hommes retenus pour le Prix du Livre Inter. Déception évidemment de ne pas en être.

C’était ma première candidature, et apparemment la station apprécie les « récidivistes », alors on verra. France Inter apprécie aussi beaucoup semble t il les femmes quand elles sont au foyer, sans emploi ou prof, instit, ou documentaliste. Sans doute que je suis poussée par mon dépit de (mauvaise) perdante (que je suis), mais j’ai été assez frappée par la différence entre la diversité des profils masculins et l’homogénéité des profils féminins … Oui je vois du sexisme partout 🙂

En attendant, comme promis, ci après ma lettre, que j’avais écrite comme une note de blog, et qui n’a pas fait la différence parmi les 2.200 autres.

Bisous France Inter, et sans rancune.

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Il y a de cela une dizaine d’années, j’ai eu l’occasion de bavarder avec un éditeur. Au premier contact, j’avais été surprise que ce jeune gars d’à peine 30 ans exerce un métier qui dans mon imaginaire exigeait expérience, sagesse et tempes grisonnantes. Ensuite, dans un second temps, j’avais été touchée par sa détresse de passionné de lecture qu’il était. En effet, lors de cette discussion à bâtons rompus, au départ centrée sur le sujet de conversation favori des parisiens (= l’étroitesse et le coût dispendieux de leurs logements), il m’avait confié la fatale équation de sa vie de lecteur. En effet, examinant sa bibliothèque débordante, vampirisant le moindre recoin de son appartement, il avait réalisé que celle-ci contenait à l’époque déjà plus de livres qu’il ne pourrait jamais en lire dans sa vie entière. Comment était-il arrivé à cette conclusion morbide ? Simple. En partant du postulat qu’en moyenne il était en capacité de lire 3 romans par semaine (hors son activité d’éditeur), sur 52 semaines, ça faisait environ 156 ouvrages par an. Il avait alors 30 ans et se donnait encore 40 ans d’espérance de vie, soit donc 6.240 livres de livres à venir. Sacré somme non ? lui avais dit. Oui mais voilà, cette année là, sa bibliothèque venait de dépasser les 7.000 pièces. Quoi qu’il fasse, même en évitant de relire ceux déjà lus, même en arrêtant d’en acquérir de nouveaux, c’était FOUTU, avait-il soufflé.

Cette conversation m’avait marquée à l’époque, suffisamment pour m’inciter à me pencher sur mon lien aux livres. Je ne croyais pas entretenir un rapport angoissé à la lecture. Pourtant, avec un père professeur de lettres classiques et une mère institutrice, le terreau était fort favorable pour développer quelques tics et tocs, et j’en ai matérialisé quelques uns au fil des années. Comme fille de prof(s) j’ai donc été initiée jeune aux joies de la lecture, et par la suite la machine a été entretenue régulièrement, jusqu’au bac principalement, à coups de grandes listes, par périodes et par auteurs (trouver ici une revue de tous les auteurs enseignés par l’Education Nationale, du Moyen Age à nos jours …). Je m’y pliais volontiers (les enfants de profs naissent je crois avec le syndrome de l’élève appliqué), tout en développant par ailleurs mes goûts à la lisière des listes paternelles. C’est à 12 ans que j’ai découvert dans la bibliothèque d’une amie un roman de Stephen King, « Shining« , un vrai choc (une grosse trouille plus exactement, je n’ai plus jamais regardé de la même manière les tapisseries seventies de ma grand-mère). Je ne l’ai pas relu depuis lors, et pourtant, plus de 20 ans après, quand je raconte cette découverte, j’ai encore systématiquement les larmes (de peur !) qui me montent aux yeux. Ont suivi ensuite bien d’autres romans du King (de fait, tous ses romans), et encore d’autres, qui me permettaient de combattre pied à pied mon oedipe galopant. Pour un Maupassant, hop un roman de gare ou à l’eau de rose, pour un Zola, allez offrons nous deux polars bien troussés, etc. Pas d’angoisses existentielles vis-à-vis de la lecture je disais donc (ahem), mais cette bi-polarité auto-entretenue entre la littérature noble et le « reste ».

En contre-point à mon éducation quelque peu classiciste, j’ai donc développé un goût immodéré pour le polar et les romans noirs (par contre, étonnamment, la littérature rose j’ai pas accroché longtemps, même si je le confesse, oui, j’ai lu « Twilight » (tous les tomes) et « 50 nuances de gris » (les deux premiers).

(Et ainsi, elle se fit hara-kiri en pleine lettre de candidature au Jury du Livre Inter.)

(Je tiens à disposition 5 bonnes raisons de les avoir lu, et 15 très mauvaises.)

Même en matière de polars et romans policiers, j’ai commencé avec des grands classiques, car le paternel avait tout de même aussi pensé à couvrir ce « secteur ». Agatha Christie, Simenon, Jean Ray (tous les Harry Dickson), Conan Doyle (tout les Sherlock Holmes), Leroux, Leblanc. Puis sont arrivés les anglo-saxons, Higgins Clark, Cornwell, Donna Leon, Mo Hayder, Kellerman, Connelly, Ellroy, Lehane. Les français ont suivi, Benacquista, Izzo, Jonquet, Tabachnik, Vargas, Thilliez, Grangé. Et les derniers en date, les nordiques, Lackberg, Mankell, Indridason. Les polars et romans noirs restent dans mon imaginaire une respiration, un havre de paix. Quand tout est difficile ou compliqué par ailleurs, je ne connais pas de meilleure évasion qu’une intrigue policière bien troussée.

Après les transgressions adolescentes, avec l’âge adulte j’ai découvert un autre monde tout neuf, et d’autres terres de lettres à conquérir : celui de la littérature contemporaine. Tout ce qui était beau et passionnant ne s’arrêtait donc pas en 1950 (comme mes listes paternelles) ! Ce monde là, j’en ai entre-ouvert les portes à tâtons, mais avec le même enthousiasme avec lequel je dévorais en mode monomaniaque certains auteurs classiques (j’en lisais un, il me plaisait, il me fallait lire tous les autres du même auteur). J’ai découvert une langue moderne et simple, des récits qui me touchaient plus, car ils me parlaient du monde dans lequel je vivais, du monde actuel. De fait, au-delà de ma prédisposition naturelle pour la lecture, j’avais entamé une nouvelle vie, personnelle et professionnelle, qui me laissait de grandes plages de solitude forcées. Arrivée en région parisienne pour mon premier emploi, tous les matins et tous les soirs, je traversais en transports collectifs ce que j’appelais « la diagonale de l’enfer » (Paris 20ème / Rueil Malmaison), et avais donc en moyenne 1h30 de temps assise (ou pas) dans le métro et RER chaque jour (il paraît que nous sommes légion). Quand je n’étais pas dans mon clapier à cadres sup, en tant que consultante, j’arpentais (et arpente encore) pour mes missions les terres de France et de Navarre, dans tous les sens. A moi les attentes dans les aéroports en transit, les heures de train en rase campagne, les nuits sans sommeil dans des hôtels interchangeables, les repas en solo avec moi-même. Depuis maintenant 12 ans que je travaille et me déplace environ 50% de mon temps, les livres ont été de fidèles compagnons de route, c’est le cas de le dire.

Mes déplacements et leurs contraintes ont un peu distordu mes lectures. Pour des déplacements courts, je privilégie les petits récits ou les formats poche. Pour les traversées de l’Atlantique ou de la Méditerranée, je prévois quelques pavés susceptibles d’entraîner le sommeil (pas de noms …). Mais je n’ai pas de plan de lecture (plus de listes !), de libraire attitré (trop de déplacements), donc je furette et me laisse le choix. Ce que j’aime le plus désormais, c’est créer un contraste ou au contraire une zone de frottement entre le lieu que je visite et ce que je lis, c’est ainsi que les livres alimentent mon réel. J’ai découvert « Portnoy et son complexe » et l’univers de Philip Roth lors d’un voyage à New York. J’ai lu « Une vie française » de Jean-Paul Dubois sur une plage de Martinique. J’ai dévoré quasiment tout Olivier Adam lors de différents séjours en Bretagne. J’étais entourée de toute ma (nombreuse) famille en Algérie quand j’ai lu « Le choeur des femmes » de Martin Winckler. J’ai découvert Houellebecq lors d’un voyage organisé à Bali. A une époque où je travaillais beaucoup en lien avec le secteur de l’enseignement supérieur et les universités, j’ai lu une demi douzaine de romans de David Lodge. Je n’emprunte pas les livres, ils m’appartiennent tous, et chacun d’eux, comme les quelques exemples que j’ai cités, se rattachent à ma vie, mon quotidien, mes voyages. Je les prête parfois, les raconte souvent, et râle beaucoup quand de mauvais instincts m’ont égaré (le dernier en date « La vérité sur l’affaire Harry Québert » de Joel Dicker, dont j’ai entendu dire trop de bien,  et qui en amatrice d’intrigues bien troussées, m’a beaucoup déçue). Je ne lis plus trois livres par semaine comme mon camarade éditeur cité en introduction (le séisme « deux enfants en bas âge » est passé par là), mais je prends toujours autant de plaisir à lire, et faire lire. Participer donc à une aventure de lecture et de partage comme celle du Livre Inter me paraît donc tout à fait réjouissante (et un défi personnel pour qui a échappé à des LISTES de lecture depuis ses 18 ans). Raison pour laquelle je permets donc de venir taper au carreau ce jour !

En espérant ne pas avoir été trop longue,

Sabrina