Sexisme & police de la pensée

Ce matin, à l’heure où les yeux encore bouffis de la nuit tu ouvres tes outils de travail …. et Twitter (de quoi gréver assez lourdement la productivité française du secteur tertiaire, cette affaire), je découvre un tweet primesautier d’Eolas (avocat blogueur et exerçant aussi sur la twittosphère), « Ce qu’il y a de bien avec le retour des beaux jours, c’est que désormais, c’est dans la rue qu’on croise des jolies courbes. »

(Oui, y’avait une blague avec les courbes qu’on croise, j’ai VU hein.)

Je vois ensuite passer une remarque de Caroline (Pensées de Ronde), qui lui signale, sans être particulièrement agressive, « Mouais, vous êtes capables de bons mots meilleurs que celui-ci qui fleure un poil le sexisme… »

Pouf pouf (copy right Pierre Desprosges).

C’est ainsi que s’enclenche ce que l’on appelle communément sur Twitter un tweet-clash, exercice de style un peu brouillon, souvent agressif et toujours frustrant, qui consiste à défendre une position / un avis en 140 caractères (autant dire que c’est perdu d’avance). Là c’était un cas d’école, c’est parti très vite dans les tours, puisque dans les 2 minutes qui ont suivi la réponse de Caroline, les grands mots ont été lâchés, « troll » / « féministe » / « police de la pensée ». Au-delà du clash, dans lequel je suis partisane (car Caroline est une personne que je suis sur son blog et twitter depuis de longues années, plutôt tempérée, difficilement taxable de troll), j’ai forcément été interpellée par la discussion dans son ensemble (dont Valérie donne sa propre lecture ici) (je tiens à dire que Valérie est très courageuse, elle répond patiemment à tout le monde dans ses commentaires, j’ai cru comprendre que c’était aussi un peu son métier, mais je suis admirative quand même. Moi dès qu’on m’emmerde de trop, j’ai tendance à claquer la porte. Ou gueuler.)

Fondamentalement, ça m’exaspère au premier degré, qu’une femme soit encore désignée de manière dépréciative comme féministe, et donc associée à un troll, corollaire de mal baisée, frustrée et aigrie (c’est écrit nulle part, certes, mais je fais bien les sous titres). Le point de Godwin du féminisme étant l’injonction faite à se cantonner aux « vrais » sujets (ceux admissibles) des femmes (la lutte contre le viol, l’excision, l’égalité salariale à la rigueur et basta).

(Allez voir les « mentions » des soutiens d’Eloas dans twitter, c’est éloquent et lamentable, j’en étais désolée pour Caroline.)

Mais surtout, ce qui m’a interpellé, c’est cette question de « police de la pensée« , invoquée par Eolas, au sujet de l’interpellation (ah ah), somme toute modérée pourtant, de Caroline. Je comprends bien cet agacement que l’on peut avoir parfois concernant une tendance très contemporaine (et anglo saxonne) à devoir policer et lisser l’expression publique concernant certains sujets (le fameux politiquement correct). C’est vrai, ceux qui ont plus de 30 ans s’en rendent compte, la liberté d’expression aujourd’hui est bordée (policée) de tous côtés. On ne peut plus se gausser des handicapés, des noirs, des homosexuels, des arabes, des juifs, des vieux, et DES FEMMES, parce que ce sont des comportements discriminants, et en l’espèce SEXISTES. Car même si les courbes que citait Eloas pouvaient s’entendre pour les deux sexes, à ma connaissance, aucune femme ne se retourne dans la rue sur les courbes d’une bedaine masculine bien rebondie (je ne vois pas d’autre courbe masculine remarquable, à part la légère courbure d’un pénis en érection, plutôt porteuse de grandes promesses, hélas rarement visible dans les rues, mais je m’égare).

On peut regretter que les esprits, le langage, l’expression se policent. Ce n’est pas mon cas, pas en l’espèce, s’agissant des comportements sexistes, dont je peux être la visée (forcément, si j’étais juive, et handicapé, il en serait de même pour les remarques de cet ordre, mais je suis juste femme et arabe, je peux pas non plus cumuler toutes les tares). Je suis la PREMIÈRE à reluquer (des hommes, des femmes aussi, parce que c’est souvent autrement plus joli à regarder, je partage cet avis), et voire à diffuser des photos de ces messieurs (ce fut longtemps le fonds de commerce de ce blog). Pour autant, je suis soulagée que ces comportements, attitudes, remarques soient de plus en plus censurées dans l’espace public. Car elles sont pesantes, quand elles ne sont pas insultantes (voire pire).

Le meilleur exemple à mes yeux est celui de la vie professionnelle. Quand j’ai commencé à travailler il y a 12 ans, dans un secteur d’activité très (et encore) masculin – et je m’en fais encore de temps en temps l’écho ici – j’ai essuyé des remarques sexistes, phallocrates, plus ou moins désagréables, souvent insignifiantes, bêtement flatteuses, parfois insultantes. Bien souvent elles étaient émises par des messieurs d’âge mûr à très mûr (ce qui me laisse à penser qu’Eolas est plus âgé que ce que je pensais), pour qui complimenter une femme sur sa tenue / ses jambes / son rouge à lèvres dans le cadre d’une réunion de travail n’avait rien de sexiste ou de déplacé.

C’est pourtant simple : une remarque sexuée, qu’elle soit laudative ou dépréciative, n’a strictement rien à faire dans une conversation professionnelle, ni même dans la vie courante, par extension. Elles doivent être réservées, je crois et je crois que c’est ce que la majorité des femmes appellent de leurs voeux (et même si c’est moins dramatique que l’excision), à l’intimité (de nos pensées par exemple) ou dans des situations qui s’y prêtent. Jamais je ne me suis sentie insultée par une remarque sur mes courbes quand elles venaient d’une personne avec qui j’entretenais / développais des rapports de séduction. Parce que faut il le préciser, se faire héler dans la rue à la volée (le « Hey Pssst Madame t’es bonne« , classique), ou se faire reluquer la croupe d’un air torve dans le métro, ça ne rentre pas dans les catégories « rapport de séduction consenti ». Non, je vous assure.

Alors certes, Eolas ne laissait aucunement entendre qu’il allait tâter du croupion féminin à la volée dans les rues de Paris. Mais en dénonçant « la police de la pensée » / le « trollage » s’agissant de la remarque faite sur l’aspect sexiste de son tweet, il (me) prouve qu’aujourd’hui encore, le sexisme reste encore un tort peu considéré. Comme si ça n’était finalement qu’un paravent réactionnaire déployé par des femmes (les féministes, ces mochetés aigries qui ne s’épilent pas) pour emmerder ces salauds de mecs. Si un gars correctement neuroné pense cela, je me dis qu’on est pas sortis de l’ornière.