Shiva, le poseur de fenêtres, et le p’tit carnet Moleskine

« Aaah tu verras, un enfant ça change la vie, hein, rien n’est plus comme avant. Tu verras c’est formidable, mais qu’est ce que ça demande comme organisation et logistique … » Combien de fois j’ai entendu cette rengaine, accompagnée d’un soupir resigné, de la part de jeunes parents blasés par le brusque changement de perspectives suite à l’arrivée de leur progéniture. Moi ce que j’en dis, c’est que je ne VEUX PAS être prévenue, comme pour la grossesse, comme pour l’accouchement. Moins j’en sais, mieux je me porte. J’ai pas envie de vivre dans l’appréhension que les mêmes catas que tout le monde me tombent sur le coin du nez. J’ai pas envie de me rendre compte non plus que les instants magiques et que je crois uniques ou exceptionnels sont le lot du tout venant. Même si je lis aussi des blogs pour y trouver l’alterité, des sentiments universellement partagés par les hommes et femmes du monde entier à certains moments clefs de leur existence. Actuellement, le moment clef, ça serait bien pour moi la mise en place laborieuse de la routine métro / boulot / dodo avec une variable compliquant nettement l’équation, j’ai nommé l’Héritier (Christie, elle appelle ça la jonglelette).

En bonne consultante ascendant psychorigide casse couilles mère parfaitement organisée, j’ai essayé de faire en sorte (avec la collaboration de l’Epoux, qui me connaît et qui sait qu’il faut composer avec ma rigidité en la matière) que dès le premier jour de la reprise du boulot se rode une mise en place satisfaisante, gérable, et offrant toute la stabilité, sécurité affective et matérielle nécessaire au bon développement de la chair de ma chair. Ouéééé. Alors ça c’est la théorie. Parce que dans la vrai vie, je m’appelle pas Shiva, je n’ai qu’un seul cerveau, deux bras, les journées ne font que 24 heures, et la vie ne peut se chronométrer heure par heure. Pour donner une image simple de ma vie depuis le 2 janvier : une valse à quatre temps (le boulot, le bébé, le mari, moi, dans le désordre), sur un fil d’équilibriste, la poussette dans une main, l’ordi dans l’autre, le sac à main en bandoulière, le téléphone portable en mode mains libre, et les yeux sur la montre de 8 h 30 à 18 h 30.

Tant que les journées se déroulent sans trop d’accrocs, j’arrive à me bercer de douces illusions sur ma capacité à gérer de front mes vies. Et puis des fois, y’a une couille dans le potage, et c’est la plantade, le bordel, l’épine dans le pied, le dégat collatéral, et alors que tout le mécanisme s’enraye, les illusions s’envolent (c’est beau ce que je dis). Ce matin, j’y ai cru, et pouf, le poseur de fenêtres a appellé. Il était 9 heures du matin, j’allais entrer en réunion chez un client, l’Epoux avait déposé l’Héritier, la nounou m’avait rappelé pour connaître l’heure de son dernier casse-dalle, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes, lorsque monsieur Marcel m’interpella au télépone : « Oui M’ame S (je déteste qu’on m’appelle par mon nom de femme mariée, bordel) c’est normal que mon ouvrier il soit en bas de chez vous et que y’ai personne pour lui ouvrir ? » Gnéééé. Je le revois, le RDV, bien noté, sur le calendrier de la cuisine. Zappé, complétement. Bon, je suis pas peu fière d’avoir rattrapé l’ouvrier par le slip, en lui envoyant en urgence mon retraité de père lui ouvrir la porte, mais ces mille et unes contraintes quotidiennes à goupiller, agencer, faire caser dans une journée trop courte, donnent parfois l’impression vertigineuse de ne plus vivre pour soi, mais pour satisfaire les mille et une contingences de l’existence.

Heureusement, il y a ces intermèdes ouatés, où à nouveau le monde des bisounours se réouvre sous vos yeux, incarné par le p’tit carnet Moleskine rouge, l’agenda un jour / une page, celui où la nounou consigne religieusement le déroulement de la journée de l’Héritier. Alors même si on a un petit pincement au coeur, à la lecture de tous ces moments que l’on a pas passé avec lui, on dévore ces lignes, comme si c’était la plus belle histoire que l’on aie jamais lue (et pourtant, c’est pas du Nicolas Fargues).

15 h 30 : promenade sur les ponts, petit parc.

17 h 15 : biberon

A fait sa sieste pendant la promenade. La journée de Gaspard a été plutôt calme. Pas de longue sieste. A souvent réclamé les bras. Mais après des petits câlins, de grands sourires, et surtout très heureux. Répond bien quand on lui parle.

Des fois, j’aurais bien trois mois, et moi aussi je réclamerais les bras (ce petit salopiot, il a déjà tout pigé, sa nounou, elle fait du 130 D ….).

7 réponses sur “Shiva, le poseur de fenêtres, et le p’tit carnet Moleskine”

  1. J’adore ce billet, très bon, vraiment.
    Dans la vie faut pas être timide, quand on aime ce que font les gens, il faut leur dire 🙂

  2. Elle a raison, Walinette ! Billet très juste, drôle et émouvant… imagine mon pauvre cerveau avec 3 loupiots, quand la maîtresse de n°2 te demande "ben, et le goûter pour toute la classe ? c’était prévu pour aujourd’hui", et que toi tu viens les mains dans les poches, malgré l’énooorme post-it collé sur le frigo !!!

  3. ma ptite minette en sucre glace, naaaaaaan cé pas vré que té rigide … t’as des principes cé pas pareil :p

    cé cro bignon ce pti carnet, je sens que les nombreuses tantes vont en réclamer des copies 🙂

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