Le spleen de la cabine téléphonique

L’autre soir, coincée dans un bouchon, je laissais mon regard errer le long des façades de l’avenue. ll était encore tôt, je ne pouvais donc pas m’adonner à mon vice favori : épier la vie des gens chez eux, par leurs fenêtres éclairées. Devant un lycée, il y avait deux cabines téléphoniques, visiblement hors d’âge. Elles m’ont fait l’effet d’une madeleine de Proust. Avant d’avoir mon premier téléphone portable (offert par l’Epoux en 1999 si mes souvenirs sont bons), j’utilisais très régulièrement des cabines téléphoniques dans les rues de Lyon, pour appeler mon petit ami de l’époque (en l’occurrence, c’était l’Epoux, hé oui, le 13 novembre cela fait désormais 14 ans que l’on partage le pire et le meilleur, soit 2 fois 7 ans de réflexion …), à l’abri des oreilles indiscrètes.

Autant le dire, j’en ai bouffé de la  cabine téléphonique.

Car depuis 14 ans, il n’y a pas UN jour où je n’aie pas eu l’Epoux au bout du fil. Pas un. Ca on en a filé de la thune aux opérateurs téléphoniques de France et d’ailleurs. Mais ce cordon entre nous a longtemps été nécessaire, nous qui avons vécu à au moins 500 km de distance pendant les cinq premières années de notre histoire. Nous en avons eu, des conversations téléphoniques, moi le plus souvent coincée dans une bulle vitrée, au vu et au su des passants. Des chouettes, des insignifiantes, des terribles. Des courtes, des longues. Des houleuses, des amoureuses. Naturellement, je me souviens très bien de certaines, homériques. Notamment celle où je suis restée 25 minutes dans la cabine en face du Mac Do rue Victor Hugo, à pleurer à gros bouillons, pendant une dispute dont je ne me souviens plus le motif. J’ai eu longtemps un côté « queen drama » dans mes conversations téléphoniques avec mon cher et tendre. Quoi de plus facile que de laisser monter le ton, de se laisser bouleverser par ses propres émotions (c’est-à-dire se monter le bourrichon, on est bien d’accord), en ayant le sentiment que l’autre ne te comprend pas, ne partage pas ta douleur. De ces années pendue au téléphone avec l’aimé, j’ai conservé une certaine aversion pour la chose (le téléphone hein, pas l’Epoux). Aujourd’hui, je préfère largement des mails, des vraies conversations, au pire une petite séance Skype. Mais voilà, en attendant, les cabines téléphoniques restent un symbole fort de mes 20 ans. Et en les voyant là, vaguement mal entretenues, visiblement peu utilisées, je me suis prise à avoir un pincement au coeur en me disant qu’aujourd’hui, ils devaient être rares les jeunes amoureux à squatter les cabines téléphoniques. (Même s’ils ne ratent de fait pas grand chose, en dehors de se coller tous seuls la honte en pleine rue, et accessoirement de se cailler les miches.)

photocabine

(Photos prises avec l’appli Photo Cabine. Réminiscence d’une autre vieillerie quasiment disparue également, le Photomaton. Là ça se voit pas, mais j’ai sacrifié mon ondulante crinière. Le verdict quand je les aurais lavés, là ça compte pas, je suis encore sous l’effet du brushing spécial « Potiche » de mon satané coiffeur.)

Les cabines téléphoniques, c’est un marqueur de mon « vieillissement » somme toute. Elles deviennent obsolètes, elles sont remplacées, par d’autres usages, d’autres produits de consommation courante. Et je me rends compte que si un jour j’ai des petits enfants (parce que l’Héritier, il pourra tout de même en croiser quelques unes je pense), il faudra que je leur explique ce qu’étaient les cabines téléphoniques et à quoi elles servaient. Je suppose qu’ils trouveront cela délicieusement suranné (ou incroyablement has been) que dans des temps anciens et reculés (les années 90, autant dire le Moyen Age quand on sera en 2040 …), leur mémé devait s’enfermer dans une boite en verre pour pouvoir communiquer avec son amoureux qui vivait loin d’elle.

Oué.

Je sais

Autant dire qu’il faut que j’arrête la bagnole, si je me prends un coup de bourdon pareil à chaque fois que je reste coincée dans un bouchon, je passe pas les quarante ans. Et je pourrais pas emmerder ma progéniture avec mes souvenirs de jeunesse. Et ça, ça serait dommage.

PS : ce soir l’Héritier est tombé sur la page ouèbe ouverte sur ce blog. Il a vu la bannière, il a dit « Oooh regarde, on dirait Maman dans son bain« .

DECONNE !!

Je suis démasquée.

7 réponses sur “Le spleen de la cabine téléphonique”

  1. Tiens j’en ai croisé une moi aussi il y a peu et ça m’a fait bizarre. En même temps, coller la moitié de son visage contre ce combiné bien cradingue… sans regret non ?

    Sinon moi j’ai eu un mal fou à expliquer à mon fils l’autre jour qu’il fallait attendre une heure précise pour regarder le dessin animé qu’on lui avait promis à la télé. Il a tellement l’habitude de regarder des films « à la demande » sur l’ordinateur que le concept de devoir attendre une heure précise pour voir un programme lui a paru totalement incompréhensible. « Et toi aussi tu regardais des films sur l’ordinateur quand tu étais petite ? » « Eh non ça n’existait pas ! » « QUOIIIII ? ». Bonjour le coup de vieux !

  2. Il y a les cabines et puis les fois où t’as pas assez de thunes pour une carte (à l’époque c’était une petite somme) et où tu vas téléphoner dans les cafés bruyants parce que pour pas trop dépenser tu as mis ton téléphone en réception simple ou t’as pas payé la facture. J’ai gardé longtemps une rancune tenace à un couscous de la rue de Marseille qui m’avait refusé le téléphone (payant pourtant) une fois d’urgence.

  3. Bonjour!

    Plusieurs semaines (presque mois en fait) que je lis ton blog! J’avoue cliquer frénétiquement tous les jours sur ton lien dans mes favoris dans l’attente d’un nouvel article! J’aime le ton, le style, l’humour, les thèmes abordés… Bref j’aime tout, c’est juste et très fin! Puis parfois qu’est ce que c’est drôle!
    J’ai adoré cet article bien que je n’ai que 24 ans et que je pense être déjà de la génération Internet et téléphone portable, j’ai moi aussi connu les bonnes vieilles cabines téléphoniques! J’ai donc été émue par ton article!

    Pour info, il me semble que toutes les communes doivent aujourd’hui encore, malgré le fait que toute personne normalement constituée soit pourvue d’un appendice téléphonique, posséder une cabine pour les cas d’urgences ou pour les cas où, oui ça arrive, ton téléphone n’ait plus de batterie! Les cabines ont donc encore de beaux jours devant elles!

    Bonne continuation et merci pour ça!

  4. @ Bulles : j’ai découvert TF1 replay (je sais, je sais, toujours à la pointe), c’est génial, tu peux choisir les dessins animés sans attendre.
    Là on est dans « Gaspard et Lisa » et « Chugginton »
    (c’est PALPITANT)

    @ Romain : on est deux vieux cons, enfin surtout toi 😉

    @ Marion : c’est gentil tout ça ! et je te pardonne de n’avoir QUE 24 ans 🙂 bienvenue et à très vite alors

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