« 50 nuances de Grey », libido 0 – morale 1

Chose promise, chose due, j’ai dépensé 17 € de mes deniers pour lire ce nanard dont tout le monde cause ces temps ci, « 50 shades of Grey » en VO, roman en 3 parties, publié par épisodes sur le web par une mère de famille britannique, et qui narre l’éveil sexuel d’une jeune fille (Anastasia dite Ana) auprès d’un initiateur adepte des rapports de soumission (Christian Grey). Alors que tout le monde hulule que c’est de la merde en barres, pourquoi le lire ?

1. parce que la merde, ça me connait, j’ai aussi des goûts douteux en bien des choses (j’adore Britney et Elmer Foot Beat, et j’ai lu sans déplaisir toute la série des « Twilight« ),

2. parce que je pressentais que ce qui était présenté comme du « mummy porn » allait surtout être une forme plus crue des Harlequin que je lisais quand j’avais 12 ans (en cachette de mon prof de lettres classiques de père, qui m’aurait sans doute lapidée à coups de Gaffiot s’il l’avait appris), et que ça me faisait marrer (et après tout, théoriquement je suis dans la cible, je suis une mère de famille, une ménagère de moins de 50 ans et j’aime le sexe),

3. parce que je préfère toujours me faire une opinion par moi même avant de hurler avec les loups.

Bon, ceci étant dit, il faut en convenir, c’est plutôt (très)  mauvais.

a. c’est écrit avec les pieds. Ca ressemble un peu à la saga Twilight à cet égard. Qui plus est, il y a un certain nombre de tics de langage assez épuisants dans leur redondance (Grey appelle Ana « bébé », qui appelle sa conscience sa « déesse intérieure », c’est pénible sur 550 pages).

(Ici les citations les plus ridicules, vous pouvez aussi en trouver quelques unes sur mon compte Twitter avec le tag #grey.)

b. le personnage principal, Ana, est très peu crédible, et mérite des claques (en dehors de celles qu’elle se prend sur les fesses à longueur de pages). Alors oui on peut être vierge et UN PEU naïve à 22 ans (surtout aux US, je présume). Mais tout de même. Peut on ne s’être JAMAIS masturbée, ou tripotée UN PEU la nouille quand même ? Et surtout peut on avoir aussi peu de jugeote et de sens commun ? Franchement, à la lecture, elle a la maturité d’une ado de 14 ans, c’est confondant de niaiserie. Cela transparaît dès le début du livre, et devient criant et exaspérant dès que les scènes de sexe se matérialisent. Car dans ces moment là, face à son lover lubrique, elle est carrément aux fraises. Lors de sa 1ère expérience sexuelle (que l’on attend pendant 120 pages, tout de même), sa première source d’excitation est … d’utiliser la brosse à dents (encore humide) de son tendre.  Mouarf. Ensuite, il faut supporter ses atermoiements (mais est ce qu’il me respecte en me sautant comme ça ?) et ses découvertes (c’est donc ça un pénis, mais c’est énoooooooorme ?!), comme si elle vivait au XIXème siècle. L’héroïne est donc clairement has been, en tous cas décalée avec son temps, et je ne vois pas quelle femme d’aujourd’hui pourrait s’y identifier (toute femme de plus de 14 ans vivant en 2012 j’entends).

c. les scènes de cul ne sont absolument pas excitantes. Et c’est sans doute là où le bat blesse le plus. Je ne prétends pas être un perdreau de l’année, je lis et je visionne de la « vraie » pornographie, je sais donc ce qu’est le sexe (en dehors de ma pratique personnelle s’entend) et l’excitation par l’évocation, la description de scènes, et peut être que ma capacité d’émerveillement est à renouveler, mais bon. Là, jamais un poil (ne serais-ce que du bras) ne s’est dressé à la lecture de ces longues pages. Certes le vocabulaire est cru (voire un peu ridicule parfois), et les pratiques dépassent le simple coït en missionnaire, mais bon, ça n’évoque rien, ça donne pas envie. Déjà à cause du point b, et aussi en partie à cause du point d à venir ci après, mais aussi par ce côté hygiéniste assez castrateur de l’imagination je trouve. Ana « s’enivre » parce que son amant sent ….. le gel douche, et globalement, tout est toujours lisse, sans odeur réelle ou réaliste (elle goûte sa mouille qui est tout juste « saline », tout comme le sperme qu’elle avale …. à la première fellation). Quand ils baisent pendant ses règles, c’est évidemment dans la baignoire / sous la douche. Elle est tout le temps en train de se raser, épiler, attacher les cheveux pour les raisonner (le fameux « brushing post coital »). Sans odeur et sans saveur.

d. la vie et l’activité sexuelle sont ridiculement enjolivées. Alors là, c’est simple, en 4 semaines d’activité sexuelle décrite dans le roman, Ana ne manque aucun orgasme (hors celui dont son amant vicieux la prive par jeu) et Grey ne débande JAMAIS, ou du moins rebande TRES VITE entre deux orgasmes multiples. J’espère qu’aucune jeune fille en fleur ne prendra pour argent comptant cette histoire, sinon elle ira au devant de grandes déceptions. Je passe sur le dépucelage, où Grey lui offre un premier orgasme avec des jeux autour de ses seins, et les suivants, à l’envie. Grey se pâme devant cette machine à orgasmes qu’il a dégoté, et on le comprend, elle est incroyable (surtout qu’elle avale dès sa première pipe, pour une femme sans expérience, c’est pas mal). Et lui bande tout le temps, bien dur, ils se sont bien trouvés. Dommage que l’âme tourmentée de Grey ne leur permette pas de vivre de suite un amour romantique et conventionnel. Breeeef, on y croit pas 2 minutes, et le fait que les scènes de sexe soient assez mal décrites (je repense notamment à l’orgasme en se faisant fouetter le minou à la cravache, j’ai toujours pas compris) n’aide pas non plus.

e. l’intrigue sous tendue par les rapports de domination est affreusement conventionnelle et moraliste. Une grande partie du roman est consacrée à une négociation contractuelle (si si) entre Ana et Grey, pour que celle ci accepte des modalités d’une relation dominant / soumise. Ces passages sont INTERMINABLES.  Déjà cela nous confronte aux divagations mentales d’Ana, qui je vous le rappelle a 14 ans dans sa tête, et tergiverse sur sa condition de soumise avec l’intelligence d’une guenon sous Tranxene (j’ai rien contre les guenons). Ensuite, cela nous emporte dans un discours sous tendu terriblement moraliste, car finalement si Grey ne veut pas d’autres relations que celles de dominant / soumise c’est parce qu’il a subi un choc dans la  petite enfance (une mère droguée et prostituée, évidemment), et qu’il est ainsi incapable d’accéder à une relation amoureuse classique (d’ailleurs attention spoil > elle le quitte à la fin du roman pour cela). Les pratiques de domination dans le sexe ne sont donc qu’un prétexte permettant à l’auteur de pimenter à peu de frais son récit (cravaches, attaches diverses, boules de geisha, etc.), tout en portant un regard finalement moralisateur et culpabilisateur sur tout cela (car Ana jouit ainsi, et beaucoup et tout le temps d’ailleurs, mais elle a HONTE). La morale (judéochrétienne) est sauve !

Voilà pourquoi ce roman est une bouse, mais dont je lirais sans doute la suite (ah ah), parce qu’en général j’aime connaître la fin des histoires, et je mise sur la rédemption de ce pêcheur de Grey et de cette coquine lubrique d’Ana ….

Si quelqu’un veut se faire une idée par lui même, je tiens le livre à disposition à Lyon ! (en commentaire)